Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Computer World de Kraftwerk, un bijou analogique visionnaire, froid et minimaliste, qui questionne l’informatisation du monde et reste une référence incontournable de la musique électronique.

Quand Computerwelt – ou Computer World – paraît en mai 1981, l’électro n’est plus vraiment une curiosité d’avant-garde. On est loin de Stockhausen mais aussi de l’espace fermé des clubs. C’est une musique d’albums, qui s’écoute donc aussi chez soi. Ont participé à cette évolution Jean-Michel Jarre, avec Oxygène (1976) et Équinoxe (1978), Giorgio Moroder, avec From Here to Eternity (1977), ou Gary Numan et son The Pleasure Principle (1979), qui ont installé les synthétiseurs au cœur de la pop et de la musique électronique.
Et aussi, évidemment parmi ceux qui comptent, il y a Kraftwerk : quand sort Computerwelt/Computer World, le groupe de Düsseldorf a déjà sept albums au compteur, dont Autobahn (1974), Radio-Activity (1975), Trans-Europe Express (1977) et The Man-Machine (1978). L’album vient clore une remarquable trilogie débutée avec Trans-Europe Express (1977) et The Man-Machine (1978). Ralf Hütter, Florian Schneider, Karl Bartos et Wolfgang Flür sont établis comme les poètes et les esthètes de l’électro moderne. La suite sera moins inspirée : Electric Café (1986, rebaptisé plus tard Techno Pop) convainc moins, tout comme Tour de France Soundtracks (2003) ou les productions ultérieures. Qu’importe ! Avec les joyaux des années 1970 et du début des années 1980, Kraftwerk a atteint des sommets. Et mérite d’y rester, pour toujours.
L’album sort en deux versions – Computerwelt en Allemagne le 10 mai 1981, Computer World ailleurs le 11. Les versions ne sont pas totalement identiques. Les paroles diffèrent légeremment, et l’allemand se révèle souvent plus poétique et plus riche. Dans Computerwelt, la liste – « Bundesbank, I.B.M., Heimcomputer, Hallo Bildschirm » — s’enchaîne sans répétition, là où la version anglaise répète « Interpol and Deutsche Bank, FBI and Scotland Yard ». Taschenrechner (Pocket Calculator) joue sur des rimes plus élaborées (« Ich programmiere, neue Lieder / Mit meinem Taschenrechner ») là où l’anglais adopte une formulation plus littérale. Vocalement aussi, l’allemand sonne plus froid, plus mécanique. Le mix diffère légèrement : la version allemande apparaît plus claire, plus sèche.
Computer World est un album court – environ 33 minutes, selon les pressages – dense, et reste sans doute l’un des plus austères de Kraftwerk. Peu de longues nappes vaporeuses ni d’envolées lyriques : la comparaison avec Autobahn est, à cet égard, frappante. À l’image de ce que produira plus tard la techno minimale des premiers disques du label Warp, comme Artificial Intelligence d’Autechre (1992) ou Surfing on Sine Waves d’Aphex Twin (1993). L’album privilégie un minimum d’effets, avec un travail sur le rythme plus que sur la mélodie. On est loin des textures organiques de Trans-Europe Express (1977) ou du mysticisme grave et émouvant de Radio-Activity (1975), même si Computer Love demeure un morceau profondément poignant. Dans l’ensemble, Computerwelt est un disque sec, clinique, aux arrangements dépouillés et aux rythmes parfaitement contrôlés.
Tout ceci est obtenu grâce à un matériel ultra-moderne. Même si le groupe utilise un instrument ludique, comme le Casio VL-80 (Pocket Calculator), pour réaliser ce bijou d’électro froide, il se sert de la technologie la plus avancée de l’époque : synthétiseurs analogiques (Minimoog, Polymoog, ARP Odyssey, Roland Jupiter-4), séquenceurs programmables souvent conçus ou modifiés sur mesure (Synthanorma, Roland MC-8), et percussions mécaniques (Simmons SDS-V, custom Lab Rhythm Controller). Et le vocodeur – EMS 5000, déjà utilisé sur The Man-Machine – qui est ici omniprésent. Cela donne, évidemment, une froideur robotique assez caractéristique. Fascinante. Et inquiétante.
Ce qui n’a rien d’étonnant pour un album qui se présente comme une réflexion, presque prophétique, sur l’informatisation de la société. Computerworld parle de surveillance (Computer World), de solitude affective médiatisée par la technologie (Computer Love), de gadgets personnels érigés en instruments de création (Pocket Calculator). Ce n’est pas toujours drôle, c’est souvent grinçant. It’s more fun to compute – inutile de traduire – sonne comme un hymne électro-funk à la numérisation du monde, tandis que la voix vocodée, omniprésente, semble parfois dérailler au moment même où elle prononce le mot fun.
C’est précisément dans cette froideur, ce dépouillement que réside la grandeur de l’album et son actualité. Computer World, comme sa version allemande, n’a pas vieilli. Il ne sonne ni rétro, ni futuriste. C’est, étonnamment, le disque d’une époque, mais qui s’écoute encore aujourd’hui comme si les temps n’avaient pas changé.
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Alain Marciano
