« Rue Málaga » : la renaissance d’une vieille dame avide de liberté 

En se réappropriant un passé dont veut la priver sa fille, Maria Ángeles entame, à 79 ans, une nouvelle vie ouverte sur un nouvel amour… Dans une Tanger chaleureuse et métissée, le portrait d’une femme insoumise dont l’âge n’a pas éteint l’appétit de vivre.

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Pour son troisième long-métrage après Adam (2019) et Le Bleu du caftan (2022), la réalisatrice marocaine Maryam Touzani nous emmène dans son Tanger natal, à la rencontre de María Ángeles Muñoz, une quasi-octogénaire qui, refusant la vie que sa fille a imaginée pour elle, entre en rébellion. Affirmant son attachement à la ville dans laquelle elle a toujours vécu, elle se démène pour préserver son passé, tout entier contenu dans l’appartement familial de la rue Málaga d’où sa fille veut la chasser. Ce qui ne l’empêchera pas d’ouvrir la porte à un nouvel avenir : récit d’une renaissance tardive et intime, Rue Málaga met en scène une attachante vieille dame qui refuse de rendre les armes.

rue-malaga-afficheRue Málaga est avant tout l’histoire de l’amour de María Ángeles (Carmen Maura) pour une ville, Tanger, que l’on découvre avec elle, d’emblée, à travers les images de ce quartier espagnol où elle habite, au coeur de la médina : des rues animées où l’on parle autant castillan qu’arabe, des étals colorés, des commerçants chaleureux. Elle s’y sent visiblement chez elle, cette veuve qui, le sourire aux lèvres et les ongles vernis, porte son âge avec élégance. Son appartement est à son image, où on la suit accomplissant les gestes familiers d’une routine heureuse – un cocon vieillot où l’attachement au passé s’accorde avec la douceur de vivre au présent. Quitter Tanger comme l’exige sa fille Clara (Marta Etura), qui, financièrement aux abois, lui demande de venir vivre avec elle à Madrid, serait pour elle un déracinement inenvisageable, la perte d’une partie de son identité. Plutôt aller à l’hospice… Enfin, pas vraiment. On vit avec elle le déchirement de voir partir chez l’antiquaire du coin meubles et objets aimés, en particulier ce vieux tourne-disques, chargé de tant de souvenirs et d’émotions. La fidélité de María Ángeles au passé ne cesse jamais de l’accompagner, avec le souvenir de son défunt mari, ses fréquentes visites au cimetière et ses rencontres avec son amie d’enfance Josefa (Maria Alfonsa Rosso), une nonne qui, ayant fait vœu de silence, devient sa confidente muette…

Se réapproprier son passé pour se rendre disponible au présent. On pourrait voir dans cette démarche de María Ángeles une ironie du sort : c’est en effet son acharnement à récupérer auprès de l’antiquaire les objets qui étaient toute sa vie qui la conduira à s’inventer une nouvelle vie, avec ce même antiquaire. Rue Málaga est un « feel good movie », sans doute, mais qui échappe à toute mièvrerie grâce à la personnalité que prête Maryam Touzani à son héroïne, superbement interprétée par Carmen Maura. Il émane de Maria Ángeles une force de caractère et un appétit de vie qui ne peuvent que la rendre attachante. On se réjouit en la voyant se jouer de ceux qui veulent entraver sa liberté, on s’amuse des scènes cocasses auxquelles son insoumission donne lieu. Et si elle vibre comme une adolescente face aux avances d’Abslam (Ahmed Boulane), la suite de leur histoire ne les cantonne pas à la « tendresse » qui, selon certains, siérait à leur âge : Maryam Touzani ose la nudité des corps marqués par les années et nous offre le récit hilarant que fait Maria Ángeles de sa redécouverte de l’orgasme à son amie cloîtrée. L’intelligence de la réalisatrice a aussi été de fuir tout manichéisme : Clara n’est pas un monstre mais une femme en grande difficulté qui n’a pas pris la mesure de l’attachement de sa mère à Tanger ; quant à l’hospice s’il est bien le lieu de la contraint et de l’infantilisation, il n’a rien des EHPAD-mouroirs qui nous effraient tant.

Rue Málaga aura été pour moi la découverte de Tanger, une ville dont l’Histoire a fait un lieu de métissage fécond. C’est un film consensuel, souvent prévisible et peut-être un peu trop sage, mais qui a le mérite de mettre gentiment à mal quelques idées reçues et d’offrir émotions et sourires. Dédié par Maryam Touzani à sa mère et à sa grand-mère, il est surtout le beau portrait d’une femme dont l’âge n’a pas éteint le goût de vivre et l’ouverture aux autres. Empli d’une belle douceur, Rue Málaga donne le sentiment réconfortant que par delà leurs différences de culture, d’âge ou de religion, tous les humains peuvent s’accorder.

Anne Randon

Rue Málaga
Film hispano-marocain de Maryam Touzani
Avec Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane…
Genre : comédie dramatique
Durée : 1h 56
Date de sortie : le 25 février 2026