Dans L’autofictif enneige le Fuji, compilation des billets qu’il a fait paraître chaque jour sur son blog en 2025, Éric Chevillard se met en scène en tant que personnage. Un regard à la fois lucide, tendre, et joyeux sur lui-même et sur l’homme en général.

« Après deux semaines de séjour à Tokyo et Kyoto, séduit par la civilité et l’équanimité de leurs habitants, j’ai fait miennes leurs mœurs policées et je me propose dès ce matin de répandre ce doux personnage dans ma ville. Si ce n’est que la dame pour qui je retiens la porte de la boulangerie ne me remercie pas et que je me vois forcé de la traiter de radasse à lunettes. Si ce n’est que je refuse sèchement le café froid que pose devant moi un garçon revêche et mal coiffé qui s’en offusque et que nous en venons presque aux mains. Si ce n’est que sortant du bar, constatant que le temps est en train de tourner, il me paraît prudent de dérober un parapluie parmi les parapluies du porte-parapluie. »
Depuis 2007, Éric Chevillard, que l’on connaît surtout pour ses romans – depuis Mourir m’enrhume jusqu’à La Chambre à brouillard – publie chaque jour sur Internet trois courts textes que lui inspire son quotidien. Il a, dit-il, intitulé ce blog en ligne « L’autofictif » par dérision envers le genre de l’autofiction qui excite depuis longtemps « sa mauvaise ironie ».
Réunies telles quelles en une publication annuelle chez une maison d’édition bordelaise, L’Arbre vengeur, ces « petites écritures libres de toute injonction », instantanés de deux à huit lignes, constituent une sorte d’auto-portrait. L’auteur Chevillard y brouille les frontières entre fiction et réalité, se mettant en scène, non sans malice, en tant que personnage. Ce que découvre le lecteur à travers cette « chronique nerveuse ou énervée », c’est un homme imparfaitement adapté au monde pour cause de lucidité et de sincérité, qui jette sur lui-même et ses semblables – nous ! – un regard à la fois cynique et attendri, amusé et mélancolique. Il y dissèque nos petites manies, dévoile nos préjugés, formule nos pensées les plus secrètes et parfois le plus honteuses. Bref, une plongée sans complaisance mais joyeuse dans l’âme humaine, qui repose sur un solide sens de l’auto-dérision.
C’est un régal de lire Chevillard au fil de nos envies, quelques fragments par ci par là. On se délecte de l’acuité de son observation, de la justesse de sa pensée, de la finesse de son travail sur la langue. Il fait du quotidien son terrain de jeu, nous ouvrant les portes d’un univers intérieur dont on se dit qu’il n’est pas si éloigné du nôtre. Si la longueur, l’objet, le ton des fragments varient chaque jour en fonction de son humeur, la fantaisie, elle, est toujours là, s’appliquant à déformer le réel pour mieux en révéler la richesse. De ce qui aurait pu n’être qu’un exercice d’écriture, Éric Chevillard a su faire un art de vivre, une œuvre poétique impertinente et rêveuse qui renouvelle notre regard sur le monde.
![]()
Anne Randon
