Viol ou relation consentie ? À travers l’histoire de Baptiste et Rebecca, deux médecins urgentistes, Laure Heinich nous met face à deux versions divergentes quant à une relation sexuelle, et montre la difficulté de la justice à définir ce que serait une peine réparatrice.

De Baptiste, on dit qu’il est « un totem contre la mort ». Médecin urgentiste à la réputation sans tache, c’est dans le duo d’excellence qu’il forme avec Rebecca que son talent s’exprime le mieux.. Ils sont, dans l’hôpital de la banlieue parisienne où ils exercent, « Baptiste et Rebecca ». Sans doute est-elle aussi compétente, aussi méritante que lui. Pourtant, quand il s’agira de nommer un chef de service, c’est Baptiste qui sera choisi. Et ce n’est pas un hasard si le roman de Laure Heinich s’ouvre sur cette promotion. Baptiste a beau dire que « la plaque de laiton ne change rien », elle changera tout dans sa relation avec Rebecca. Un sentiment nouveau et insidieux va s’introduire entre eux dont la complicité professionnelle, pourtant, allait jusqu’à l’amitié. Un sentiment qui débouchera, après une journée de travail particulièrement intense et gratifiante, sur ce que Rebecca nommera « viol » et Baptiste « relation consentie ».
Laure Heinich explore ici, comme d’autres avant elle – on pense en particulier à Karine Tuil – la « zone grise » du consentement féminin. Interrompant le récit de la journée qui fit tout basculer au moment où, dans la salle de garde – « la salle qui garde les secrets » – Baptiste pose sa main sur celle de Rebecca, la narratrice fait ensuite alterner les focalisations. Face à celui qui déclare froidement » je l’ai caressée… je ne l’ai pas pénétrée » et affirme qu’elle était consentante, Rebecca, elle, décrit un viol : relation contrainte avec pénétration. Mensonge d’un côté – lequel ? – et divergence dans l’appréciation d’un éventuel consentement. L’auteur nous fait ainsi osciller d’un point de vue à l’autre, se concentrant d’abord sur la détresse de Baptiste en qui nous voyons alors une victime, pour laisser ensuite de plus en plus de place à Rebecca et faire ainsi vaciller notre jugement.
Il n’est évidemment pas indifférent que le roman se situe en milieu hospitalier et plus particulièrement dans ce service des urgences où la lutte contre la mort soude les équipes – « on ne sauve jamais quelqu’un seul » – et où l’intensité des moments partagés conduit les deux médecins « à ne former qu’un…comme les corps qui s’aiment ». La nouvelle hiérachie qui vient fracturer ce lien crée le trouble chez le lecteur : Baptiste a-t-il, en l’occurrence, adopté, inconsciemment, un comportement de patron abuseur ? Rebecca veut-elle lui faire payer cette promotion qu’elle méritait autant que lui ? Rien n’est jamais dit. L’auteur s’attache surtout aux conséquences du drame sur eux-mêmes bien sûr mais aussi sur leur entourage, femme, mari, amis, personnel hospitalier. Tous les sentiments enfouis, toutes les frustrations, tous les préjugés dissimulés sous le vernis d’une vie sans histoires vont refaire ici surface et révéler les êtres à eux-mêmes.
Laure Heinich, par son écriture sèche, précise et sans afféterie, décrit des faits bruts tout en créant une proximité entre le lecteur et ses personnages qu’elle désigne toujours par leurs prénoms. De ces héros du quotidien, elle fait des humains ordinaires dans lesquels chacun d’entre nous pourrait se reconnaître. Devenus ennemis, les ex-inséparables nous entraînent dans leurs vies à jamais ravagées, et l’auteur fait nôtres aussi bien la colère et les tourments de Rebecca que l’incompréhension et les angoisses de Baptiste. La fin du roman nous laisse dans l’inconfort du doute. En effet, pour Laure Heinich qui est avocate pénaliste, l’essentiel réside moins ici dans l’établissement de la vérité que dans une réflexion sur l’imperfection de la justice et la difficulté à définir ce que serait une peine réparatrice. Et c’est sur le constat amer de Rebecca qu’elle nous invite à méditer : « Il n’y a pas de peines justes. Juste des peines. »
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Anne Randon
