Très attendu après leurs retentissantes prestations live, le premier album de The Molotovs tient presque toutes les promesses qu’ils ne nous ont pas faites. Disque de jeunes gens s’inscrivant dans un héritage musical 70’s et 80’s très british, Wasted On Youth reste toutefois pertinent en 2026.

Parmi les innombrables « hypes » que le rock anglais continue de générer, de manière quasiment hebdomadaire, comme si on était encore dans les années 70-80, on va parler aujourd’hui de The Molotovs, qui viennent de sortir leur premier album. La différence avec les dizaines d’autres formations qui disparaissent habituellement aussi rapidement qu’elles sont apparues dans toutes les conversations, The Molotovs présente la belle particularité de s’être construits sur scène, au fil de longues années à défendre leur musique en live. Ce qui leur vaut de notre part un énorme respect, et un a priori terriblement favorable au moment de poser ce Wasted on Youth sur notre platine.
Il ne faut pas éviter les sujets qui risquent de fâcher : d’abord l’incroyable jeunesse de Mathew et Issey Cartlidge, respectivement 17 et 19 ans… alors que le duo annonce plus de cinq ans d’expérience scénique (!!) ; et puis leur « sexitude », soit le genre de chose qu’on évite depuis longtemps de mentionner dans un article un tant soit peu sérieux… mais qui occupe quand même les conversations de pas mal de spectateurs sortant de leurs sets. Mentionner la jeunesse et l’allure de musiciens, même si l’on frôle désormais l’incorrection, revient quand même à l’essence même du rock’n’roll, non ? Après tout, Elvis, en dépit de son talent, ne serait peut-être pas devenu le King sans sa jeune énergie et sa beauté ?
Une excellente nouvelle, à l’écoute de ce Wasted on Youth, est que de manière finalement assez improbable, il s’agit d’un bon album. Sans doute pas du chef d’oeuvre acclamé par pas mal de confrères péchant par excès d’enthousiasme, mais un bon album. Ce qui est toujours bien quand on parle de courants des plus empruntés ces dernières années : Wasted on Youth brasse le punk, la new wave, la britpop (formule fin des années 90, début des années 2000), la power pop, dans un esprit parfois joliment garage, prenant le risque d’apparaître comme l’un de ces disques « revival », tout en se prétendant une nouvelle tentative de réactivation contemporaine. Sonner comme le The Jam des débuts est indiscutablement une démonstration de pure classe, mais est-ce suffisant ? Les Cartlidge ne sont heureusement pas « nostalgiques » (et de quoi, ma foi ?) et leurs chansons parlent d’aujourd’hui : quelque fois ça « mord », quand il s’agit de brocarder le cynisme toujours plus grand de la société et de « l’industrie » (Popstar), ou quand les paroles peuvent être assimilées à des appels générationnels, tandis qu’à d’autres on risque de frôler le slogan ou la pose. Ce n’est certes pas le premier album de The Clash, et si Londres a brûlé depuis longtemps sous les assauts de Nigel Farage et des « brexiteurs », The Molotovs ne poussent pas jusqu’un bout leur nom guerrier : nous n’avons pas entre les mains un nouveau disque à emporter sur des barricades à Brixton, seulement une nouvelle opportunité de pogoter pour oublier les horreurs du monde. Car il faut bien que jeunesse se passe, comme disent les gens raisonnables.
Les « émeutes blanches » n’étant donc pas à l’ordre du jour, reconnaissons que Wasted on Youth est une jolie photo de ce qu’est avoir moins de vingt ans en 2026 : il a la folle énergie de ces années-là, il laisse aussi percer les doutes de la fin de l’adolescence, en particulier sur sa propre identité. Il témoigne sincèrement de la recherche d’un élan pour avancer, qui fait de plus en plus défaut.
La formidable ouverture de l’album, Get A Life, a la bonne idée de sonner comme une chute du Los Angeles de X, ce qui n’est pas la pire des références : il y a le riff serré, le solo rockabilly, les voix féminine et masculine qui se répondent. Bref, on est aux anges. Mais on se rend ensuite compte que chaque titre appelle des références différentes, la cohérence stylistique étant apportée par l’énergie et la vitesse à laquelle tout cela est joué. Après tout, cela permet à The Molotovs de ne pas être accusé d’offrir un disque « uniforme ». Daydreaming joue ainsi la carte de la mélodie power pop qu’on pourra tous chanter en chœur devant la scène. More More More est un single déjà connu, classiquement punk londonien « circa 77 » (les références ne manquent pas), mais indiscutablement plaisant. Come On Now – un titre de presque quatre minutes, imaginez un peu ! -, sur un riff vaguement « metal », a la charge de ralentir le tempo et de signifier que The Molotovs peuvent écrire du « classic rock » aussi. Nothing Keeps Her Away, avec ses guitares acoustiques, son rythme moins élevé, ses « ooh oooh oooooh la la la » sixties, coche la case pop « classique » : on aime bien. Wasted On Youth boucle la première face et se pose comme le morceau emblématique du disque, celui qui témoigne d’une ambition formelle plus originale et qui prend le temps de s’interroger sur ce qui nous retient de trouver notre propre voie quand on a pas encore vingt ans : « It’s nice to think / You tell me I’m fine when I’m on the brink of breaking free / And being what I want, whatever that means / But you make me / Blind to all the things I should have seen » (C’est agréable de penser / Que tu me dis que tout va bien alors que je suis sur le point de me libérer / Et d’être ce que je veux, quoi que cela signifie / Mais tu me rends / Aveugle à tout ce que j’aurais dû voir). C’est le genre de titre qui suggère que The Molotovs peuvent durer au delà de la hype.
Geraldine ouvre la seconde face avec l’une des meilleures mélodies du disque, et qui confirme la capacité du groupe à varier les atmosphères, sans pour autant sacrifier l’énergie. Newsflash est le retour inévitable au punk rock de la fin es années 70, dans un style assez proche de celui du Generation X des débuts, comme support d’un commentaire « social » certes évident, mais pas moins pertinent pour autant : « Well, I write the social commentary / And tell the truth, it’s very scary / You’re frightened of the whole universe / Are you under some recurring curse? » (Eh bien, j’écris des commentaires sociaux / Et je dis la vérité, c’est très effrayant / Tu as peur de l’univers entier / Es-tu sous le coup d’une malédiction récurrente ?). Rhythm Of Yourself swingue et rejoint le « geste new wave » british du début des eighties : un pur plaisir, ne le nions pas. Popstar est donc le coup de griffe à la célébrité, à l’artificialité de l’époque : pas forcément révolutionnaire, mais bien troussé mélodiquement. Today’s Gonna Be Our Day est le morceau final classique, vaguement garage rock, destiné à nous laisser sur un sentiment plus « feelgood » d’accomplissement : un titre clairement conçu pour clore également un set…
… Puisque quelque part, The Molotovs savaient que leurs fans les attendraient au tournant avec ce premier album. Et qu’ils devraient relever le défi de tout groupe qui s’est d’abord imposé en live, reproduire sans la trahir, sans la « lisser » l’énergie de la scène. Reconnaissons qu’ils ne se sont pas si mal débrouillés.
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Eric Debarnot
The Molotovs – Wasted On Youth
Label : Marshall Records
Date de parution : 30 janvier 2026
