Succès inattendu venu de YouTube et du jeu vidéo indépendant, Iron Lung n’est pas un film de science-fiction comme les autres : une plongée lente, opaque et profondément dérangeante dans un univers où le sens lui-même semble avoir disparu.

Iron Lung a tout du « film-phénomène ». Diffusé dans les salles françaises (à la demande du « public ») pendant seulement deux jours, dans un nombre restreint de villes et de salles, après avoir été un succès inattendu au box office US, il s’agit de l’un de ces rares films « artisanaux » (3 millions de US$ de budget environ) qui deviennent des « triomphes publics » (déjà 50 millions de recettes dans le monde après trois semaines !). Mais Iron Lung ne surgit pas non plus de nulle part, puisqu’il est l’adaptation d’un jeu vidéo « indépendant » à succès, et qu’il a été imaginé, réalisé et interprété par une « vedette » de YouTube, Markiplier (alias Mark Fischbach). Dans les salles combles où le film est montré, la moyenne d’âge du public doit être inférieure à 25 ans, et il y règne une excitation semblable à celle qu’on voit dans les concerts : le sentiment d’assister à quelque chose d’unique, d’exceptionnel.
Mais de quoi s’agit-il, en fait ? D’un film de SF (Hard SF, même), basculant progressivement vers l’horreur, sur un schéma que l’on pourrait prétendre calqué sur celui de Alien : un vaisseau (ici un sous-marin), une équipe (ici, un seul homme, Simon) mandatée pour aller rechercher « quelque chose » dont l’humanité – ou au moins un groupe d’êtres humains – a besoin. L’espace (dans lequel on ne vous entend pas crier) est remplacé par une mer de sang, mais la survie de « l’équipe » n’est pas un facteur pris en considération par ceux qui ont organisé l’expédition. Unité de lieu, de temps, d’action, comme les meilleurs films d’angoisse, poussée à l’extrême : l’intérieur exigu et quasiment pas éclairé du sous-marin, un déroulement en temps réel, aucun échappatoire pour nous. Un peu comme c’était le cas dans le Buried de Rodrigo Cortés où le spectateur était enterré vivant avec un personnage ne communiquant que par téléphone, ne sachant pas réellement où il était, ni ce qu’il y avait à l’extérieur de son cercueil, nous sommes privés de repères, désorientés par la pauvreté des « signes » que nous percevons, et la narration devient secondaire par rapport au temps : c’est avant tout la forme du film qui génère le sentiment d’horreur.
Car c’est là où le cinéphile lambda trouvera Iron Lung intéressant, Fischbach a fait des choix formels radicaux : une extrême lenteur (le film dure plus de deux heures, cela pourrait facilement être un court métrage de 20 minutes, comme le disaient certains spectateurs au sortir de la salle), une confusion permanente entretenue par la voix off et les dialogues de Simon avec « l’extérieur », une image très souvent « illisible », et, au final, une histoire difficilement intelligible qui appelle de multiples interprétations. Et sera – car c’est avant tout là que réside l’intérêt, et c’est ce qui est peut-être l’objectif de Fischbach, communiquant / influenceur avant d’être réalisateur – le fruit d’interminables discussions après son visionnage. Une analogie m’est venue à l’esprit au sortir de la séance : Iron Lung, c’est en quelque sorte le Metal Machine Music du cinéma contemporain (mais dans une version très « organique », et plus brûlante que glaciale). Entre provocation et véritable oeuvre d’art. Le triomphe de l’abstraction au sein du « genre » le plus codifié qui soit. Une expérience que l’on détestera – le film est passablement ennuyeux – ou que l’on adorera – le concept est remarquable.
Alors que l’on ne peut guère « spoiler » l’histoire ou le déroulement du film, les spectateurs potentiels qui pensent pouvoir voir le film doivent éviter de lire la suite, pour ensuite, en toute liberté, élaborer leurs propres analyses sur Iron Lung :
Politiquement, Iron Lung offre une vision radicalement pessimiste de l’état actuel de l’humanité : après la catastrophe (qui est en train d’avoir lieu, avec l’explosion du fascisme mené par les milliardaires), il ne s’agit plus que de gérer, d’exploiter et, in fine, de sacrifier les « survivants ». Comme dans la société nazie, ceux qui « dirigent » sont avant tout des gestionnaires de la mort. L’homme « ordinaire » ne peut pas être un héros, il est un outil jetable : si « ça » sert la survie collective, tout est permis. Quand la civilisation s’effondre, il ne reste pas « l’humain », il reste l’autorité et l’administration la plus froide (la fameuse « gestion des camps de la mort »).
Si l’on revient au fait qu’Iron Lung est l’adaptation d’un jeu vidéo, la lecture du film peut être « méta » : Iron Lung reproduit la position du joueur/spectateur par rapport à Simon, un « avatar » – qui peut être sacrifié à tout instant – piloté à distance : l’avatar obéit, il exécute, il avance, tandis que le spectateur / joueur veut voir ce qui arrive, même si c’est immoral. La véritable horreur, c’est la complicité : la machine de divertissement fonctionne, comme la société, sur la base du sacrifice.
Et puis, et c’est peut-être là que le film nous séduit le plus, nous, admirateurs de Lovecraft, il y a la dimension de « cosmic horror » de Iron Lung : l’univers ne doit aucune explication à l’être humain, et Iron Lung raconte avant tout la défaite de l’intelligible. Le « Quiet Rapture », qui a mis fin à la réalité telle que nous la connaissons, n’a pas été une apocalypse « spectaculaire », ça a été une fin qui est advenue de manière totalement insaisissable par les sens (on peut penser aussi à la « fin du monde » de la première partie de Life of Chuck). L’océan de sang révèle que le « véritable monde » nous est totalement étranger, peut-être organique, peut-être « antérieur », tandis que la découverte du squelette (d’un « Grand Ancien » lovecraftien ?) n’est qu’une confirmation de notre insignifiance.
Une véritable « expérience », comme on en vit finalement très peu au cinéma.
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Eric Debarnot
