Le semi-échec, tant artistique que commercial, de Jumpers, le dernier Pixar sorti en toute discrétion, ravive les questions que nous nous posions. Un parfum de « fin de l’histoire » ?

Rêvons un peu. Plongeons-nous dans nos souvenirs, revenons en 1995. Toy Story sort sur nos écrans et révolutionne le cinéma d’animation, enterrant (ou du moins on le croit alors) la sinistre maison Disney enlisée dans une succession de films au pire mauvais, au mieux dispensables. Nous, les « adultes », aimons même plus que nos chères têtes blondes ce film, et tous ceux qui suivront, littéralement intouchables, pendant 15 ans (jusqu’à Toy Story 3 en 2010), La recette Pixar est alors à la fois originale et inimitable : imaginer un concept fort, apparemment absurde, et en explorer méthodiquement, rigoureusement même, toutes les conséquences émotionnelles et narratives. Chaque « grand » film des Studios Pixar repose sur des règles claires, patiemment développées au fil d’histoires qui ne sacrifient jamais aux stéréotypes des films « pour enfants », et qui, surtout, ne transigent pas avec la cohérence logique des univers mentaux créés. Et puis, cerise inattendue sur le gâteau, Pixar avait développé, au fil des années, une science du mélodrame qui garantissait aux spectateurs comblés des pics d’émotion sublimes (comment jamais oublier le long et merveilleux prologue de Là-haut, par exemple ?).
En 2026, tout cela n’est plus qu’un lointain et presque douloureux souvenir. Pixar, surtout depuis son annexion par son distributeur Disney, n’enchaîne plus désormais que quelques bons films au milieu de pas mal de ratages. Pour être francs, on n’a même pas eu, pour la première fois, envie de voir Elio, l’année dernière. Mais on a eu, par contre, à nouveau envie de croire à ce Jumpers (Hoppers, en V.O., dont on se demande pourquoi il a été « traduit » en France) qui semblait renouer avec les « grands principes » du studio : imaginez une technologie permettant de transférer la conscience humaine dans un animal synthétique, un robot (bon, c’est très facile, puisque Cameron l’a déjà fait avec Avatar, et que les scénaristes de Jumpers ne cachent pas leur « emprunt »), ce qui permet de construire une fable écologique « différente », basée sur le vertigineux changement de perspective qu’offre le fait de se placer « du côté » des animaux. Prometteur, non ?
Eh bien, non, car – à la différence de ce que faisait Avatar, justement – l’idée de départ est rapidement « abandonnée », ou tout au moins n’est que très peu exploitée, juste réintroduite sur le mode « catastrophe » dans la dernière partie de l’histoire. Le choix qui a été fait par Daniel Chong et son co-scénariste Jesse Andrews est au contraire de pousser Jumpers vers le burlesque, le « non-sense », d’en accélérer le rythme, de sacrifier le logique (cette fameuse logique interne aux films Pixar qui faisait qu’on y adhérait sans réserve) sur l’autel des gags faciles. On pouvait espérer une réflexion – dont il ne reste que des fragments – sur l’extrémisme des activistes écolo face à la soif d’argent et de puissance des capitalistes (le maire de la ville, judicieusement animé vocalement par Jon Hamm, parfait) -, et sur l’impossibilité de « gagner » réellement CONTRE l’autre. On subit, dans une dernière partie littéralement catastrophique, un enchaînement de situations absurdes, où « l’humour » le plus débile écrase tout, sur un rythme effréné, et où la mécanique narrative perd toute sa rigueur. Jusqu’à une conclusion très disneyenne, donc très niaise, où c’est l’alliance entre les animaux et les hommes qui permet de sauver le monde (la nature et la ville), et où, finalement, les méchants promoteurs abandonnent leurs projets. On a touché le fond.
Qui plus est, si la maîtrise technologique Pixar reste impressionnante au niveau des textures, de l’eau, des flammes, elle est rendue dérisoire par les choix esthétiques étranges qui ont été fait au niveau de la représentation des personnages, humains comme animaux, terriblement datée, loin désormais derrière ce que fait la concurrence.
Il est clairement temps que l’ogre impérialiste Disney, qui vient de triompher avec Zootopie 2, abandonne les Studios Pixar dont il ne sait visiblement plus à quoi ils lui servent (il suffit de voir la faiblesse de la promotion de Jumpers). Il est en tout cas temps que nous abandonnions, nous, nos illusions. Nous ne sommes plus en 1995.
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Eric Debarnot
