[Live Review] Florent Marchet à la Chapelle (Châtillon) : de très beaux bourgeons pour le printemps

Florent Marchet aborde la cinquantaine avec un nouvel album, à paraître en septembre, dont il étrenne les chansons dans une série de concerts intimes, seul au piano. Nous en avons été témoins…

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Florent Marchet à la Chapelle – Photo : Laurent Prévost

En ce dernier dimanche de mars, la France est passée à l’heure d’été. Et nous, nous avons furieusement envie de rester à l’heure d’hiver, qui, paraît-il, est plus adaptée pour l’organisme. Alors, quand la lumière se fait trop présente en fin de journée pour nous les vampires franciliens, quoi de mieux que se lover dans une ancienne chapelle, dépourvue de gousses d’ail, pour se repaitre des chansons de Florent Marchet, pleines de mélancolie, de fiel, et d’un zeste d’humour acide ? Le chanteur originaire de Bourges a décidé de passer son début de printemps avec ses fans, dans une série de concerts intimistes, chez l’habitant, où il dévoile et teste les nouvelles chansons d’un album à paraître en septembre. Une démarche cohérente avec son dernier enregistrement paru, Maisons-Alfort (du nom de la ville de banlieue parisienne où il vit désormais), composé de versions essentiellement au piano de chansons de son répertoire.

Avant une prochaine mini-tournée chez l’habitant dans les Landes, où l’association Musicalarue, qui programme la salle des Cigales et organise le festival estival du même nom, anime ce territoire rural peu dense avec une inventivité qui force l’admiration, Florent Marchet était d’abord en ville. A l’opposé des tapis de pins, au Théâtre de Poche de Béthune puis au Domino à Lille, un week-end dans le Nord dont il nous indique d’emblée ne pas être revenu indemne ; enfin, pour clôturer ce week-end de reprise live, à la Chapelle à Châtillon, en banlieue sud de Paris. Il faut d’abord dire un mot de ce lieu atypique : antre de la musicienne Catherine Watine, celle-ci y organise des concerts intimes, dans le vaste espace de cette ancienne chapelle où elle reçoit régulièrement famille et amis. Les spectateurs, amenés à payer un prix abordable (20 euros) pour voir des artistes en format intimiste, dans des conditions privilégiées, sont invités à amener des victuailles et partager un apéro dînatoire après le concert. Le concept se veut ouvert, susceptible de créer de la chaleur et du lien en ces temps troublés de fragmentation sociale, accentuée par nos smartphones, et aussi, de proto guerre mondiale…  Bref, c’est chouette. C’est ce qui explique le succès des concerts en appartement ces dernières années, dont la meilleure incarnation reste bien sûr l’association Life in a Minestrone, dont l’un des « activistes » était d’ailleurs présent ce soir.

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Alors que l’on attend les derniers retardataires, possiblement égarés depuis la sortie du tramway, ou par le changement d’heure, ou les deux, Catherine Watine explique l’origine du lieu, ancienne chapelle construite par et pour la communauté slovène il y a quelques décennies, alors que Florent Marchet fait des allers-retours sur la coursive desservant les chambres des petits-enfants, attendant son moment tel un sprinteur qui sait qu’il ne devra pas rater, ni anticiper, le starter. Attendu par « 76 personnes exactement », indique Catherine Watine, qui explique avoir été débordée pour la première fois par l’afflux de demandes pour un concert chez elle : « Avec Florent, il n’y en a jamais eu autant ! ». Preuve qualitative s’il en est que le chanteur, s’il n’a jamais connu un succès massif, a conservé, voire développé, un public fidèle et accro, pour qui chaque apparition reste un petit événement dans nos vies grises-blanches, comme le ciel ce soir.

Ces concerts de rentrée, seul au piano, il les a voulus en deux parties : un premier set consacré au répertoire, ses « classiques » en quelque sorte, puis une seconde consacrée au dévoilement des nouvelles du futur album, pendant lequel il nous sera demandé de ne pas prendre de photos ni de vidéos. S’il oublie de le préciser avant la fin du premier set, c’est parce que le chanteur a envie d’en découdre. D’emblée, la mise à nu des chansons touche, autant la clarté des mélodies que la complexité de textes ciselés, tranchant à vif, sans exclure un humour froid, qui apparaît d’autant plus beau, et désespéré. Rio Baril (2007) est sans doute la chanson la plus adaptée à ce titre pour débuter un concert, à Châtillon comme à Béthune :  « Ses courses à vélo / Dans la rue centrale / Le fils du véto / Champion régional / Ses champs, ses pylônes / A mesure qu’on approche / Ses vieux aux dents jaunes / Et l’ombre des boches / Son terrain de foot / Ses méchouis de Septembre / Très souvent je redoute / Ce qu’on peut y entendre / Ses petits commerçants / Ses bas-rouges qui aboient / Ses adolescents / Qui ne reviendront pas ». Sérieusement, qui fait mieux dans le registre, au-delà, sans doute, dans toute la chanson française ? Les réponses sont attendues par la rédaction.

Des adolescents, il en sera beaucoup question ce soir, car Florent Marchet vit visiblement son expérience avec les siens, à la cinquantaine naissante, comme une expérience qui donne lieu à quelques blagues acides, quant à cette transformation pas toujours bien digérée des enfants en ados, et les comparant, compte tenu de leur niveau d’attention tantôt à des ficus, tantôt à des chiens. « Il y en a parmi vous qui avez des ados ? » demande-t-il comme pour chercher du réconfort dans l’audience. Oui, Florent, certains d’entre nous te comprenons. La réflexion nourrit logiquement Mon ado, une des nouvelles chansons présentées dans la deuxième partie. En attendant, les « tubes » défilent : Le Terrain de sport, Levallois, Courchevel, De justesse, En famille… On pourrait toutes les citer. Le dernier album original, Garden Party (2022), très réussi, se taillant la part du lion, avec cinq extraits, correspondant aux cinq premières chansons de l’album). Si, par rapport aux versions enregistrées, la trompette élégiaque manque pour emporter la moins courue Eau de rose ou Le terrain de sport, cela reste, toujours, bouleversant. Il est permis d’avoir un frisson le long du refrain de cette dernière : « Ici, rien n’est sublime… »

Concentré, Florent Marchet conclut en beauté ce premier set avec Benjamin, troisième extrait de l’album Courchevel : « Benjamin est drôle / Et dire qu’il a mon âge / Avachi sur mon épaule / Son corps est un emballage / Depuis le temps / Depuis le temps / Depuis le temps qu’il fête ses 20 ans ».

Place à l’entracte, pour laquelle la maîtresse des lieux Catherine Watine passe au piano, pour trois chansons, dont un extrait d’un album à paraître sous peu, La mélancolie, assortie d’Il pleut Albert, clin d’œil à Einstein, Nous voulons des anges, tirés de son dernier album paru (N’être qu’humaine, fin 2025). C’est simple et beau, de la part d’une artiste que nous défendons aussi, une musicienne qui a eu une riche vie professionnelle avant de se remettre au piano une fois la retraite venue, comme elle l’explique tranquillement. Nous écouterons avec attention son prochain et dix-septième album déjà. Et, dans l’immédiat, place aux nouvelles chansons de Florent Marchet, le clou du spectacle, ce qui nous a fait venir à Châtillon un dimanche soir, au fond. Le néo-quinqua nous a réservé la primeur de neuf inédits, en attendant de distiller les singles sur les plateformes, à commencer par Tant que tu respires.

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S’il avoue avoir peur que l’on trouve ses nouvelles chansons « trop dark », on le rassurera – ou pas : à ce stade, c’est du Florent Marchet pur jus. Ciselé, acide, clairvoyant, poétique et social à la fois. Peut-être que c’est « dark », oui, mais le passage de la première écoute ne permet pas d’analyser les textes en profondeur. On retiendra Mon ado, qui vient du cœur, si l’on peut dire, Romance, Tant que tu respires ou encore La reine du drame. Alternant entre inspiration autobiographique (vie de famille, envie et peur de vieillir ensemble…) et sociétale (la violence des sites masculinistes sur Romance, ou encore la « Starac » et les radios-crochets), le chanteur fait toujours mouche, avec ses refrains imparables et ses textes en clair–obscur. Dès lors, l’allégeance à René Char n’apparaît pas incongrue : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », cette citation du grand poète, lui a inspiré, dit-il, sa première chanson d’amour. Tout arrive donc, avec cette déclaration définitive à la bien-aimée, celle de l’envie de vieillir ensemble, dans un pied-de-nez à Pialat, si loin de Jean Yanne et de Marlène Jobert. Florent Marchet conclut cette volée d’inédits par une suite qui ne dit pas son nom à Cindy, sur Garden Party, méconnue et tendre évocation de la fin de peine d’une détenue : « Privée d’azur / Privée de vent / Plus rien n’sera comme avant / Aujourd’hui ça n’a pas de prix / Aujourd’hui Cindy est sortie / S’éloigner de l’Ille-et-Vilaine / Le soleil fait chauffer la plaine / Bientôt pour de bon / Ouvrir la maison… »

Pas facile de simuler une sortie de scène, puis un retour, pour un rappel, dans un tel lieu, où la « comédie » du rappel prend un tour saugrenu. Florent Marchet fait mine de s’éclipser derrière le bar, pour mieux revenir, toujours porté par une énergie paradoxale, en ce dimanche soir post week-end chez les Chtis. Freddie Mercury, sixième extrait de Garden Party, et Ma Particule élémentaire, unique extrait de sa tentative SF Bambi Galaxy (2014), dans lequel il avait failli se perdre, balisent le terrain pour un final frémissant, avec le dixième et dernier inédit partagé ce soir. Orcival est une évocation plus que touchante de Jean-Louis Murat : le récit réel de l’enterrement en comité restreint de l’Auvergnat bourru ayant cassé sa pipe à une date pas du tout seyante, durant les ponts de mai. Solitude écrasante, sentiment d’injustice face à la non-reconnaissance du génie, qui sait, peur inconsciente que le même épisode se répète pour soi-même… Les références à notre Neil Young national se répètent, jaguar autant que moujik, rendu à la crevasse, pour mieux opérer une résurrection de cet artiste et ce répertoire majeurs, qui ont tant inspiré Florent Marchet, qui s’en est toutefois très éloigné dans son univers, moins folk, plus clair et pop. Magnifique et valant une standing-ovation finale méritée de la part du public mélomane, conscient des références convoquées ici ; Orcival figurera également sur l’album à paraître, dont il en était le dixième extrait dévoilé ce soir.

Il est temps à présent pour les victuailles et la bonne humeur, et de remercier Florent Marchet et ses hôtes de nous avoir sortis de la léthargie et de la tétanie obligatoires du dimanche soir, malgré nos ados. En deux heures pile, entracte comprise, Florent Marchet a démontré pourquoi il comptait autant sur l’échiquier étriqué de la chanson française adulte : l’alliage de mélodies ciselées (aux arrangements subtils sur disque) et des textes inégalables par leur profondeur, à la subtile poésie appuyée par des refrains imparables. L’équation est la même depuis plus de 20 ans. Florent Marchet est grand. Toujours, on l’aime et on l’attend. Au point de s’être dit cette semaine : vivement dimanche ! Et, à présent, vivement septembre !

Florent Marchet :

Jérôme Barbarossa
Photos : Jérôme Barbarossa, Laurent Prévost. Un grand merci à ce dernier, Catherine Watine et Florent Marchet.

Florent Marchet à la Chapelle (Châtillon)
Production : Catherine Watine
Date : le 29 mars 2026

Prochains concerts de Florent Marchet chez l’habitant (tournée chez l’habitant dans les Landes) :
le 9 avril à Labrit, le 10 avril à Larrivière-Saint-Savin, le 11 avril à Sabres (complet).
Tous les détails et contacts : https://www.musicalarue.com/2025/09/29/florent-marchet/

Prochains concerts intimistes à La Chapelle à Châtillon, chez Catherine Watine :
Troy Von Balthazar le 19 avril. A l’automne, les ex Swell.
Réservation (impérative) et informations : watine.06@gmail.com

Leurs derniers albums :

Maisons AlfortFlorent Marchet – Maisons-Alfort (versions piano solo de chansons choisies du répertoire)
Label : Nodiva
Date de sortie : 13 octobre 2023

 

 

 

 

Garden partyFlorent Marchet – Garden Party (dernier album original)
Label : Nodiva
Date de sortie : 10 juin 2022

 

 

 

 

watine-netre-quhumaineWatine – N’être qu’humaine
Label : Catgang
Date de sortie : 10 mai 2025

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