[Interview] Ramon Pipin : « Je me considère comme un éditorialiste musical »

Alors qu’il vient de sortir un étonnant nouvel album, pardon, un double EP, C’est mieux que si c’était pire… (et vice-versa), Ramon Pipin sera au Café de la Danse le samedi 11 avril. En attendant, ils nous a généreusement accordé du temps pour nous faire visiter les « coulisses » de ce disque et de ce concert…

Ramon Pipin Thierry Cattier _ Shooting Idols 1
Photo : Thierry Cattier / Shooting Idols

Benzine : Si tu devais présenter ce nouvel album à quelqu’un qui ne te connait pas du tout, qu’est-ce que tu dirais ?

Ramon Pipin : Je reviendrais sur une chose qui m’est arrivée il y a quelques années, j’ai été contacté par le Conservatoire de Paris, section Musiques Actuelles : « Voilà, Ramon Pipin, on voudrait vous rendre hommage…« . Alors j’ai dit que j’étais pas mort, même si on pouvait appeler ça « hommage préthume ». On m’a répondu : « J’ai trouvé que ce serait bien de demander à mes étudiants de consacrer leur travail de fin d’année à Ramon Pipin, pour leur montrer qu’on pouvait faire à la fois de la bonne musique et des paroles pas trop connes !« . On a fait ce concert avec une soixante de musiciens dirigés par Yvan Cassar, et c’était super. Donc je dirais aux gens : « Si vous voulez entendre de la bonne musique, c’est à dire de la musique qui prend son temps, en termes de recherche, de travail, d’originalité, avec des vrais musiciens et pas beaucoup d’ordinateurs, et des textes signifiants, vous pouvez écouter cet album !« . C’est mon dix-huitième…

Benzine : Comme le temps passe !

Ramon : J’ai commencé en 1972 avec Au Bonheur des Dames, c’est il y a longtemps ! J’ai fait avec eux deux albums, dont le hit, numéro 1 au hit parade, Oh, les filles ! Après, j’ai arrêté, j’ai monté un studio, et en parallèle, j’ai formé ce qui est l’un des plus grands souvenirs de ma vie, le groupe Odeurs, qui a été opérationnel de 1979 à 1986. Première tournée, on était quand même 38 dans l’autocar ! Ensuite, je me suis consacré à d’autres choses, plutôt des musiques de films, des collaborations. J’ai fait quelques albums solos, mais en 2012, je me suis dit que j’avais envie de rejouer sur scène. Ce dernier album, il est dans la tradition de ce que je fais, marier l’humour, qui est dans mon ADN, avec des compositions originales.

Mais il est peut-être plus divers encore, avec des trucs plus électro, il y a évidemment mon amour du Rock’n’roll, il y a des mélodies, une chanson juste avec un quatuor à cordes, clarinette et harpe… C’est très varié, toutes les chansons sont très différentes. C’était pas délibéré, c’est venu comme ça : je me considère comme un éditorialiste musical, c’est l’actualité qui nourrit mon inspiration, ça parle des chiffons comme de la difficulté d’enseigner aujourd’hui…

Benzine : Pourtant, il est présenté de manière presque conceptuelle, un double album, une double image…

Ramon : Oui, mais c’est venu « comme ça » aussi… Des chansons qui se trouvaient être plutôt fun, des chansons qui se trouvaient être plutôt graves… même s’il y a toujours une pointe d’humour dedans. Je me suis dit, on pourrais faire un double EP, avec un CD enjoué et optimiste, (C’est mieux que si c’était pire…) et l’autre plus grave (C’est pire que si c’était mieux…).

Benzine : En tous cas, la pochette est très fûtée, et ça fait un bel objet…

Ramon : Merci ! Parce que j’avais une « community manageuse » qui n’a pas du tout aimé le concept et qui est partie ! [Rires] Mais pour moi, une grande pochette d’album, comme celle de In The Court of The Crimson King , ou celles de Led Zep, ça doit te sauter à la gueule. Tu dois te demander : « Mais de quoi ça cause ?« , tu dois avoir envie d’écouter.

Benzine : Tu cites de grandes références du Rock ! Tiens, je me demandais ce que tu pensais du Rock français…

Ramon : Tu sais, moi le Rock, je connais assez bien, et il n’y a pas beaucoup de groupes français qui m’ont séduit. Pour la petite histoire, j’ai quand même produit le premier 45T du meilleur groupe français à mon avis, l’Affaire Louis Trio. J’aime les Innocents, quelques autres, mais il n’y en a pas beaucoup ! Ceci dit, j’ai complètement craqué sur un groupe actuel, qui s’appellent les Novelists. C’est un peu dans la veine « prog metal », il y a une chanteuse charismatique monstrueuse, il y a une chanson qui s’appelle Coda, c’est à tomber par terre !

Benzine : Revenons à la question de l’humour dans la musique, qui est quelque chose qui nous interpelle et nous séduit chez Benzine…

Ramon : Encore une fois, c’est pas vraiment délibéré, c’est mon mode d’expression… Je ne me dis pas « tiens là, je vais essayer de faire marrer ! ». Il y a une chanson sur l’album qui s’appelle Intérieur Queer, quand j’ai trouvé le titre, ça m’a fait marrer, mais je me suis demandé ce que j’allais dire sur cet univers qui n’est pas le mien, tout en étant totalement respectueux des libertés, ce qui est fondamental pour moi.

Benzine : C’est aussi beaucoup plus difficile, plus dangereux de faire de l’humour aujourd’hui…

Ramon : Oui, quand j’ai fait mon dernier concert, il y a quatorze mois, j’ai repris des vieilles chansons d’Odeurs, et me penchant sur les textes, je me suis dit que ça correspondait vraiment à une autre époque. C’est pas que j’assumais plus, mais ça allait très, très loin, le « stade nasal », ou des chansons sur la nécrophilie. Mais bon, même aujourd’hui, il y a encore des sujets, on peut encore parler de plein de choses…

Benzine : Et il y a quand même un peu de politique, aussi, là-dedans ?

Ramon : Oui, évidemment… Je me demande d’ailleurs comment les gens font-ils pour vivre dans ce monde sans en parler dans leurs chansons : quand je regarde les textes des chansons françaises, je suis abasourdi de la vacuité de tout ça… J’ai fait il y a quelques années une chanson sur le sujet, qui s’appelle Une chanson ennuyeuse, avec un clip, tu devrais la regarder…

Benzine : Ce qui est beau sur ton disque, c’est qu’il y a une vraie sophistication musicale, qui n’est pas évidente par rapport à l’aspect humoristique des choses.

Ramon : Je suis content que tu le dises, parce que c’est vrai que ceux qui font des chansons comiques, ils n’ont pas la même culture que moi, qui suis plutôt rock’n’roll, anglo-saxonne. Mes idoles, c’est les Beatles, XTC, Gentle Giant… Sur l’album, il y a Les mots doux, une chanson qui a été inspirée, pas au niveau musique, mais au niveau texte par une chanson d’Andy Partridge que j’adore, Your Dictionnary, un mot adressé à sa femme d’une violence extrême…

Benzine : Raconte-moi un peu l’élaboration de l’album…

Ramon Pipin Thierry Cattier _ Shooting Idols 2Ramon : Je ne suis plus tout jeune, mais l’inspiration, alors que je suis « septua-gêneur », reste quelque chose magique, un phénomène chimique, ce n’est pas Dieu qui vient m’inspirer… [Rires]. L’été dernier, je me suis retrouvé en vacances pendant trois semaines, je savais pas trop quoi faire, et d’un coup, il y a 18 chansons qui sont arrivées. Je ne comprends pas comment… Après, j’ai fait comme toujours des maquettes extrêmement élaborées chez moi, où tout est écrit. Je cherche beaucoup, beaucoup, comme un joaillier qui taille sa pierre précieuse, qui revient dessus tous les jours. Et puis, quand j’ai senti que c’était prêt, on est partis avec les musiciens au studio ICP à Bruxelles. j’ai la chance d’avoir une super équipe autour de moi, on s’entend bien. Pour la production, je n’ai aucune aide de personne, j’ai la chance – et aussi la malchance – d’être indépendant, tous les sous que j’ai pu gagner dans ma vie vont dans mon activité musicale…

Benzine : Et ce concert au Café de la Danse ?

Ramon : Oui, Je joue le 11 avril, ça sera sympa, on est 14 sur scène… le quatuor à cordes, des cuivres, deux choristes, de très belles lumières. On va se concentrer cette fois sur l’aspect musical, moins spectacle que la dernière fois. Bon, je raconte des conneries entre les morceaux, les gens doivent sortir avec des étoiles dans les yeux. Par contre, j’ai du mal à tourner en Province, même avec une formule à six musiciens, c’est difficile…

Benzine : Une dernière question pour « rire », mais sérieuse quand même . Quelle est l’artiste ou le groupe que tu aimerais voir faire une reprise de l’une de tes chansons ?

Ramon : Sans hésiter, les Shaggs, le plus mauvais groupe du monde, Zappa adorait car il trouvait ça proche de l’Art Brut. Trois sœurs qui ne savaient pas jouer, n’accordaient pas leurs instruments, la batteuse ne savait pas ce qu’était un tempo.. Leur album, qui s’appelle Philosophy of the World, est un monument absolu : si tu arrives à l’écouter en entier, je t’invite à bouffer ! Et j’aimerais bien qu’elles reprennent la chanson Je m’aime.

Propos recueillis par Eric Debarnot

Photos : Thierry Cattier / Shooting Idols

C est mieux que si c etait pireRamon PipinC’est mieux que si c’était pire… / … C’est pire que si c’était mieux
Label : Pipin Productions
Date de parution : 13 mars 2026

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