Caniba : le documentaire sur Issei Sagawa, entre dégoût et fascination

Oubliez la fiction, le personnage d’Hannibal Lecter et le chianti, ici nous faisons réellement face à la monstruosité de l’Homme dans ce documentaire extrême, pour un public très averti (interdit aux moins de 18 ans) présentant Issei Sagawa, surnommé le « japonais cannibale », pour pénétrer dans sa psyché particulière, et dévoiler les plus bas instincts de l’être humain.

CANIBA photo

Anthropologues de formation, les cinéastes Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor auteurs du superbe documentaire expérimental Leviathan (2012), étonnante plongée abyssale en immersion dans le milieu des pêcheurs à bord d’un chalutier, reviennent avec un pari un peu fou : filmer la monstruosité et la folie d’un homme cannibale à travers le projet Caniba.
Cet humain se nomme Issei Sagawa. En 1981, le jeune étudiant défraya la chronique après avoir littéralement dévoré pendant trois jours le corps d’une camarade néerlandaise de la Sorbonne, qu’il a tué avant de la manger. Interné dans un hôpital psychiatrique, déclaré irresponsable de ses actes par les experts, il fut extradé au Japon où les autorités locales n’ont pu revenir sur le non-lieu prononcé en France lors du jugement.
Le jeune homme devenu « célèbre » sur l’île nippone grâce à cet horrifique homicide a gagné sa vie entre apparitions télévisuelles, tournages de films pornographiques de sexploitation – dont le documentaire nous montre un large extrait avec une scène de « golden shower » en prime – et la publication d’un manga. Sidérés par l’effrayante et hallucinante histoire et le tabou autour du thème du cannibalisme que cela représente – malgré la fascination depuis la mythologie humaine dont le cannibalisme était une figure abondante –, les deux artistes prennent contact avec Issei pour lui proposer un face à face caméra afin de s’immerger dans ses folles pensées et tenter de le comprendre.

Comment filmer sans empathie la brutalité et l’ambiguïté d’un homme face à l’horreur ?

caniba affiche

À l’instar du remarquable et éloquent travail de Rithy Pahn, avec notamment Duch, le Maître des forges de l’enfer (2011), les deux auteurs optent pour une mise en scène avec de très gros plans quasiment pendant tout le long métrage. D’entrée, l’image est floue, on distingue à peine un visage avant d’en découvrir un autre, celui de son frère Jun qui s’occupe de lui après qu’Issei ait subi un AVC et se trouve désormais alité et diabétique. Dans l’exiguïté des lieux, la caméra ne peut faire des mises au point à chaque mouvement des corps ou des visages ce qui donne des alternances de plans nets et d’autres plus abscons. Comme si la caméra elle-même concrètement ne voulait pas voir la vérité en face… enfin si l’on admet que l’image est « vérité » ce que nous savons « faux ». Mais ce procédé involontaire dû aux conditions techniques de tournage incite le spectateur à voir l’indicible ce qui peut s’avérer plus effrayant encore : les visages eux-mêmes ne rentrent jamais véritablement dans le cadre au ratio 1:78 choisi par les cinéastes, comme si le cadre normal ne pouvait admettre toute l’étendue de la monstruosité filmée.

Prononcé par Jun, le premier mot du film « Avale ! » (alors qu’il donne à manger à son frère) plonge directement notre conscience dans l’effroi et dans l’abject, en découvrant à l’image cette bouche mâchant péniblement la nourriture, dont on sait qu’elle a ingurgité d’autres aliments bien moins ragoûtants. Puis, de manière déroutante, Issei commence à narrer de façon banale mais avec une certaine difficulté d’élocution et de manière confuse ses pulsions morbides, ses envies de chairs (dont il avoue qu’elles sont encore bien présentes) qualifiant cela de fétichisation sexuelle extrême où le besoin de sexe et de nourriture combiné devient irrépressible. Entre les confidences parfois déroutantes de sa tendresse pour les personnages de Disney, pour son amour de Grace Kelly découverte dans Le train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann et la beauté des tableaux de Auguste Renoir, le spectateur reste estomaqué devant les maux décryptés en mots. Les cinéastes offrant un regard inédit sur la folie humaine à travers cette expérience éprouvante avec un portrait étonnamment singulier sur la fraternité où les liens du sang prennent concrètement toute leur place. En effet, à mesure que le documentaire avance, parfois de manière ennuyeuse car le dispositif filmique reste inchangé, chacun des deux frères se dévoile à l’autre comme jamais ils ne l’on fait auparavant.

Ainsi, notamment, Issei Iwaga montre à son frère un manga dont il a élaboré tous les dessins et les textes pour raconter dans les moindres détails la fameuse nuit de 1981 où il a commis l’homicide sur la jeune étudiante avant de la manger. Devant les illustrations très explicites du manga, Jun est révulsé, avec des envies de gerber devant l’horreur dessinée sous ses yeux et demande interloqué à son frère comment il a pu mettre cela en dessin et le faire publier. L’aveu d’Issei aura pour effet de libérer la parole de Jun, qui fera lui aussi des révélations inavouables de plaisirs sexuels solitaires à base de scarifications multiples. Jun emmène les auteurs dans une pièce où il montre avec désinvolture les divers enregistrements à travers lesquels il se met en scène devant sa caméra, en exhibant ses multiples supplices sadomasochistes à base de barbelés, ciseaux personnalisés et divers objets contondants pour le faire saigner et marquer durablement sa peau difforme au niveau du bras, son « organe sexuel préféré ».

Issei et Jun, frères de sang, suscitent en nous répulsion et fascination devant cette folie qui ébranle notre perception de l’humain. Une folie que la caméra tente d’absorber à quelques centimètres de nous, sans jamais pouvoir vraiment expliquer l’insondable et cette folie domestiquée par ces deux frères, dont les images bienveillantes et attachantes d’archives familiales en super 8 ne laissent forcément pas imaginer un seul instant l’horreur de leurs agissements futurs.

Venez pénétrer au plus près l’antre de la folie pour approcher comme jamais la monstruosité de l’Homme, à travers ce troublant portrait révulsant et interrogatif qu’est Caniba. Glaçant. Dérangeant. Éprouvant. Perturbant.

Sébastien Boully

CANIBA
Film français réalisé par Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor
Avec Issei Sagawa, Jun Sagawa
Genre : Documentaire / Horreur / Pornographie
Durée : 1h30m
Sortie : le 22 août 2018

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