Naoki Urasawa – Le Signe des Rêves (intégrale) : la parenthèse enchantée

La publication en juin dernier de la version « intégrale » de Mujirushi, le Signe des Rêves, réponse – différée et quelque peu réticente – de Naoki Urasawa à une commande du Musée du Louvre (déjà honorée depuis pas mal de temps par ses confrères !), devrait permettre de réhabiliter un livre mal reçu par les fans du maître, au moins en France.

Le plaisir que l’on prend à dévorer d’une traite ce délicieux pavé ne trompe pas : malgré les travers inévitables (?) d’un ouvrage dont on sent qu’il ne passionnait pas vraiment un Urasawa qui était juste en train de sortir de Billy Bat, on retrouve largement ici le talent singulier de notre mangaka contemporain préféré. Complexité d’un récit plein de chausse-trappes et de faux-semblants, personnages d’une humanité débordante dépeints avec une absence totale de manichéisme, et mise en scène cinématographique manipulant avec une efficacité redoutable le lecteur, tout Urasawa est bien là, avec en plus le « bonus », pas si habituel chez lui, de la cohérence totale d’une intrigue qui se boucle parfaitement à la fin et sur tous les niveaux, tout en gardant ce soupçon de fantastique charmant qui permet de continuer à rêver une fois le livre refermé. Honnêtement, qu’est-ce qu’on peut reprocher de si grave à ce Signe des Rêves ?

Oui, le manque d’intérêt d’Urasawa pour la peinture est flagrant, mais il l’a malicieusement compensé par un hommage – certes très japonais – à un personnage « classique » du manga, qui lui permet de décaler subtilement son récit policier vers la fantaisie burlesque (… et non sans retrouver son romantisme flamboyant dans la conclusion, autour de la magnifique énigme de Kyoko, dont on ne verra jamais le visage, mais dont l’énigme plane sur tout le récit…).

Oui, l’idée du vol du tableau ici activée ressemble beaucoup à celle vue dans la version de McTiernan de l’Affaire Thomas Crown, mais comment ne pas reconnaître le brio avec lequel Urasawa fait bifurquer tout cela, de manière inattendue, vers un règlement de comptes réjouissant – et cathartique – avec Trump ?

Oui, Urasawa ne connaît bien ni la France et les Français, ni Paris, et il ne lui « fait pas honneur » comme c’était le cas avec l’Allemagne dans Monster… Il accumule des clichés (la Tour Eiffel, Mitterand, Sylvie Vartan, Piaf, l’inspecteur Juve…) qui doivent clairement lui permettre d’embarquer le lecteur japonais, mais il retraduit bien ce qui l’a fait rêver lors de son voyage exploratoire à Paris et au Louvre : le labyrinthe de couloirs obscurs derrière les murs du plus célèbre musée du monde, et… la vaillance et le charme de nos pompiers !

Oui, le récit, très complexe pour la longueur (relativement) réduite de l’œuvre, peut sembler lent à se mettre en place (un défaut moins sensible quand même dans cette « intégrale »…), mais quel plaisir à la fin de voir tous les éléments s’imbriquer aussi magnifiquement, et la confusion donner naissance à une véritable fable sur le destin et le hasard (… qui n’en était bien sûr pas…) !

Bref, il est temps de réhabiliter – ou au moins de relire – ce livre enlevé, réjouissant, parenthèse enchantée dans l’œuvre parfois trop imposante d’un artiste dont nous avons tendance à attendre qu’il renouvelle à chaque fois le miracle de Monster ou de 20th Century Boys

Eric Debarnot

Mujirushi, le Signe des Rêves (intégrale)
Scénario : Naoki Urasawa et Fujio Pro
Dessin : Naoki Urasawa
Editeur : Futuroplois (Musée du Louvre)
272 pages – 14,90 €
Parution : 26 juin 2019

Mujirushi, le Signe des Rêves – Extrait :

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