Woodstock, 50 ans : Le Champ des possibles

1969 – 2019 : Woodstock a 50 ans. Le petit festival qui devait célébrer un Flower Power alors en vogue, devient le monstre incontrôlable et cannibale qui va dévorer les dernières utopies de ces années 60 encore trop tendres. Les Hippies ont remplacé les Beatniks, la défonce a éteint la révolte et le réel semble avoir étouffé l’innocence. Woodstock sera la charnière musicale et culturelle entre deux monde, la passerelle bringuebalante entre les doux rêves de l’enfance et la violente réalité du monde adulte. La difficile crise d’adolescence qui engendrera les dures 70’s. HAPPY BIRTHDAY !

15 Août 1969.
Au loin le fracas assourdissant de milliers de semelles frappant le sol.
Un nuage de poussière s’élève au fond de la plaine; roule, se déforme et devient menaçant. C’est l’avancée inexorable d’une partie du monde, un monde débraillé, chevelu.
Un bout d’humanité désabusée perdant sur ce chemin poussiéreux la carte magique permettant de retrouver cette putain d’ American Way of Life.
Le rendez-vous des rêveurs, de ces doux utopistes qui jetaient des fleurs au ciel, les yeux plein d’amour, alors que de l’autre côté de leur monde c’est l’acier qui tombait, brûlant, hurlant, de ce même ciel immaculé.

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C’est une armée qui gronde sur la route de Bethel près de Woodstock. Une armée bancale, bringuebalante qui débarque sur ce petit coin de cambrousse dans un brouillard cannabique épais.

Une armée grouillante qui avance en rang serré, équipée d’armures en peau de mouton et de casques en fleurs tressées. Des militaires aux yeux perdus dans le vague, avec un bang en bandoulière comme seule arme et des joints plein la cartouchière.
Voilà ce flot, cette marée humaine qui se déverse dans le champ du fermier Max Yasgur. Un champ de blé transformé en champ de bataille.
Des tonnes de Hippies qui fondent littéralement sur cette petite ville de l’État de New York, arrivant par centaines, par milliers, un sac sur le dos et rien dans les poches.
Sans le savoir une génération s’est donnée rendez-vous dans ce champ de blé pour une communion sans précédent.

Rien n’arrête la marche de ces militaires aux yeux rouges, rien ne résiste au « Flower Power ». Ni les kilomètres avalés pour participer à la grand messe Psychédélique, ni les barrières, ces grillages délimitant l’enclos du festival, qui cèdent sous le nombre des participants et le poids de l’histoire en marche.
Ces milliers de personnes venues communier dans la paix, se serrant les uns contre les autres pour écouter la bonne parole.
Toutes ces brebis s’agglutinant autour de cet autel de bois ; cette scène perdue au milieu de l’humanité, comme un radeau fragile au milieu d’un océan déchaîné. Un autel dressé à la contre-culture et célébrant dans une messe électrique le nouveau Messie Psychédélique: Le divin Flower Power.

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C’est Richie Havens qui vient le premier annoncer la bonne parole aux brebis épuisées, avachies après leur long voyage dans ce champ encore vert.
Havens, sa guitare sèche et son jeu si particulier ouvre la messe avec son hymne à la liberté, son Freedom qui donne le « La » à « Trois jours de paix et de musique ».
Arlo Guthrie, Joan Baez et Ravi Shankar entre autres viennent illuminer ce premier jour de festival, finissant d’apaiser les peurs et les doutes de ces missionnaires, qui s’aperçoivent finalement qu’ils ne se sont pas trompés de chemin.

Le lendemain, la marée humaine ne cesse de rouler, d’enfler, d’envahir dans un éclat de rire insouciant ce pauvre champ. Tout vole en éclats: Barrières, guichets, vêtements, sobriété…

Le festival dévore ce bout de terre. Tel une gangrène, Woodstock se propage, transforme l’herbe en boue, s’étend à l’infini. Le Flower Power vient d’accoucher d’un ogre affamé et pacifiste.
Il faut nourrir cet ogre rigolard et défoncé, calmer ce géant imprévisible qui d’une seule main pourrait détruire ce frêle autel de bois planté dans sa main comme une vulgaire écharde.
C’est Quill et Country Joe McDonald qui viennent nourrir le monstre, donner la première cuillerée.
Carlos Santana et sa guitare Inca débarque sur scène avec ses Indiens musiciens et tels ses glorieux ancêtres vient offrir le sacrifice de son âme au Titan Hippie insatiable.
S’ensuit par la suite un défilé majestueux, des artistes possédés venant rendre l’hommage musical au géant.
Les plus grands viennent se prosterner aux pieds de l’immense statue de glaise: The Grateful Dead, Creedence Clearwater Revival, Sly and the family stone
Canned Heat crachant leur Blues râpeux à la gueule de ces Hippies comateux.
Janis Joplin
envoûtée pleurant son Ball and chain et touchant l’espace d’un instant le plus haut des cieux.
La sublime Grace Slick et son Jefferson Airplane, groupe mythique de la mouvance du San Francisco Sound, continue de combler de présents le Dieu Woodstock et jette à ses pieds comme offrande le très Pop Somebody to love et l’hymne fou White Rabbit.
Ce sont les Who qui clôturent ce samedi mythique. C’est une My Generation trempée dans le LSD (comme celui que l’on aurait versé dans la tasse de thé de Pete Townshend avant le concert et sans qu’il le sache. L’horreur !) qui résonne aux oreilles, elles aussi acidifiées de ces auditeurs chevelus.

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Dimanche. Les fidèles de cette messe, de ce Sabbat psychédélique, ont complètement investi ce champ sacré; vivant nus comme les premiers hommes, dormant à même le sol comme le premier jour de la création.

C’est un monde qui naît, un nouveau continent que ces conquistadors aux yeux rouges découvrent et colonisent le temps d’un week-end. The Band, Country Joe & The Fish et le fabuleux Bluesman albinos Johnny Winter se relayent pour contenter l’appétit de l’ogre.
Joe Cocker l’apprenti plombier monte sur scène dans un état second et livre au monde sa reprise spasmodique de With A Little Help From My Friends bénie des Dieux, dont Lennon himself dira qu’elle est au dessus de la version originale des p’tits gars de Liverpool.
Ten Years After terminera tard dans la nuit ce dimanche fou en réveillant cette horde de Beatniks carbonisés par des kilos de came. C’est au son de Going home (…by helicopter), au son de ce Boogie survitaminé que la gratte d’Alvin Lee comme une seringue d’adrénaline en plein coeur, réanimera ces corps mous et hallucinés.

Le festival qui devait se terminer dimanche, se poursuit jusqu’à ce lundi 18 août 1969.
La bête avait encore faim et personne ne voulait terminer ce moment magique; historique.
C’est donc en beauté qu’il fallait terminer cette messe, autour d’un Messie qu’il fallait communier. A force de l’invoquer dans un déluge de LSD, au milieu des fumées d’opium, c’est dans un nuage de Marie-jeanne qu’il apparaît: Le fils du vaudou, l’envoûtant « Voodoo Child »: Jimi Hendrix.
Dans un tumulte de sons, c’est le bruit et la fureur qu’il fait pleuvoir sur cette cathédrale en plein air.
C’est l’histoire des Etats-Unis qu’il crée avec son Star Spangled Banner.
L’hymne National perdu dans les stridences, les cris et les sirènes d’urgence comme les Etats-Unis se perdent dans la guerre, la violence et la corruption.
Hendrix en quelques notes résume le mal-être d’une Amérique perdue, cassée, tentant par tous les moyens de sortir la tête de l’eau; d’oublier, en rêvant de fleurs et de petits oiseaux ou en plongeant dans la drogue comme l’on plonge dans le coma, ce monde nauséabond.
C’est Jimi Hendrix qui sonnera le retour à la réalité de ces quelques jours de bonheur et d’utopies.
C’est Jimi Hendrix qui annoncera la fin de la messe.
Le  » Ite Missa Est ».

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Woodstock s’achève sur un retour désenchanté à la réalité.

Ces quelques jours qui semblèrent une éternité pour les participants, une éternité de paix et d’amour, déconnectés du monde et du temps. Une seconde, un battement de cil heureux dans la lente marche violente de l’histoire.
Woodstock fut le point culminant de cette contre-culture née dans les années 60, l’apothéose d’un rêve de liberté.
Woodstock clôt les sixties dans un rêve de paix et une douce utopie libertaire comme l’on ferme ses yeux sur de jolies pensées avant de s’endormir. Et comme ces sommeils que l’on force à coups de jolies choses ou que l’on s’assène à coups de bouteilles d’alcool, cela ne vaut que le temps de l’inconscience.

Le lendemain rien n’a changé.
Les tempes sont douloureuses et la langue pâteuse. La tête cogne un peu. On a du mal à se lever, à repartir.

C’est la gueule de bois.

Renaud ZBN

Les 50 ans de Woodstock à la radio

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