[Ciné-classiques] La Grande Bouffe – Marco Ferreri : Le Festin Nu

En hommage au grand Michel Piccoli, une petite tentative d’analyse sur une oeuvre ultra-clivante : La Grande Bouffe de Marco Ferreri. Plus gros scandale du Festival de Cannes, voilà presque cinquante ans que l’ouvrage du maître Italien traîne une forte odeur de soufre derrière lui.

La Grande Bouffe

Oeuvre provocatrice, immorale, prêtant le flanc à diverses interprétations selon les penchants politiques de chacun. Une pépite anarchisante trempée dans la fange d’une demeure bourgeoise. Un coup de poing à l’estomac doublé d’un grand coup de pied dans les couilles. Un film qui n’a pas fini de faire parler.

Des porcs ! Des dégueulasses !
Deux heures de saloperies. La fange dégoulinante et le sexe exposé comme de la barbaque avariée, la morale piétinée par les semelles crasseuses d’une saloperie de Rital goguenard.
C’est ça votre cinéma ?!
Des tonnes de bouffe étalées sur ces tables en chêne massif, des kilos de nourriture à même le sol jetés en pâture à des hommes-chiens se vautrant dans l’excès et le ridicule outrancier.
Ça bouffe ! Mais ça baise aussi ! Des femmes ! Des putes ! Payées grassement pour faire du bien à ces animaux en costumes, assouvir les bas instincts de ces privilégiés dans quelques bacchanales diaboliques où gourmandise et luxure cohabitent dangereusement comme peste et choléra.
Des orgies de bouffe et de merde, de sexe et de vin, la fin d’une humanité au fond d’une maison bourgeoise. Un monde qui se meurt sous les dorures vieillies d’un salon cossu.
L’explosion feutrée, bourgeoise et merdeuse du monde occidental dans un grand pet sonore et malodorant.
Des bourgeois suicidaires, nihilistes et obscènes ! Des salopes dévergondées, lascives comme des succubes de l’enfer !

Une honte ! Marcello, Philippe, Michel et Ugo, quatre beau bourgeois bien sous tous rapports décide d’organiser un « séminaire gastronomique » dans la résidence secondaire de Philippe.

C’est sous la houlette d’Ugo, chef cuisinier émérite, que ce « séminaire » particulier prendra forme.
Gibiers, pâtés, fruits de mer, sucreries, les produits les plus fins sont livrés à demeure et tout le monde met la main à la pâte afin de préparer les nombreux plats qui viendront rythmer cette étrange semaine.
Les quatre hommes font la connaissance d’Andréa, une jeune institutrice replète et libertine qui accompagnera nos amis dans leurs excès ainsi que trois prostitués que Marcello ramènera pour que la fête soit totale, pour que l’orgie se fasse dans les règles de l’art.
Mais cette « semaine gastronomique » cache quelque chose. Les quatre amis ne sont pas uniquement là pour partager quelques plats raffinés et autres gâteries baveuses. Non.
Il y a autre chose que ce séminaire. Quelque chose se cache derrière la truculence de ces hommes. Quelque chose de plus profond, de plus douloureux, de plus définitif.La grande Bouffe sent le soufre.
Plus gros scandale de l’histoire du Festival de Cannes, acteurs hués, conspués, jetés à la vindicte populaire; réalisateur et producteurs voués aux gémonies et maudits sur sept générations.
Les critiques s’en donneront à coeur joie et cracheront sur l’oeuvre de Marco Ferreri comme si ils se sentaient directement visés par la charge violente de l’Italien. Comme si Ferreri par le biais de sa farce anarchisante forçait les loups à sortir du bois pour venir mordre à belles dents, dépecer avec voracité, le magnifique appât gras et volontairement ostensible qu’il leur agite sous le nez.
C’est la tempête sur la croisette. Les acteurs sont pris à partie, certains critiques demanderont purement et simplement l’interdiction pour Noiret, Piccoli, Mastroianni ou Tognazzi de remettre les pieds sur un plateau de tournage.

Ferreri est bousculé, injurié, calomnié mais en bon anar rigolard et terrien, il recevra ses excommunications avec de somptueuses révérences et un superbe sourire narquois caché dans sa barbe.

C’est à une violente et grossière critique de cette nouvelle société de consommation qui vit ses premières heures en ce début des seventies, que se livre le Maestro Milanais.
La surconsommation comme une camarde vengeresse qui viendrait faire exploser les estomacs hypertrophiés et les foies confits dans la graisse. Le sexe et la bouffe comme addictions mortifères menant les hommes par la panse et le bout de leur bite.
Une attaque en règle de la bourgeoisie blasée et ventripotente par une extrême gauche révolutionnaire et bobo ? La perte de repères d’un monde en mutation ?
La charge est sévère et très premier degré. Elle semble excessive, grand-guignolesque malgré une forme Naturaliste glaçante. Ferreri est un provocateur, un homme libre et irrespectueux beaucoup plus fin et intelligent que son cinéma direct et agressif ne le laisse paraître.
Et si les lectures trop sérieuses des différents niveaux de compréhension du film n’était que pure perte de temps ?
Si ce que l’on avait pris comme une critique acerbe d’un nouveau mode de consommation n’était qu’une simple farce salace et grossière ?

Une Comedia Del’Arte trempée dans la fange, avec ses personnages outrés, ses saillies vulgaires, ses femmes légères et ses dérangements intestinaux.

La bienpensance crie au blasphème, jette ses anathèmes en se signant fébrilement. Les critiques se choquent, hurlent avec la meute, les critiques extrapolent, en viennent à intellectualiser un pet ; Ferreri n’intellectualise rien.
Le cinéma de l’Italien est un »cinéma du corps », un « cinéma physiologique » (comme il le dit). Il est l’antithèse de l’intellectualisation, l’opposé du film pour critiques.
Il est chair, il est matière quand les autres sont esprits et analyse. Il est profondément humain, profondément réel, profondément Français et Italien.
Il n’est que le résumé libertaire et Rabelaisien d’une existence, une simple existence: La bouffe, la baise, la mort. Un raccourci hallucinant et totalement maîtrisé, où les plaisirs de la vie se mêlent avec les pires désagréments du corps, où la haute gastronomie la plus raffinée côtoie les chiottes du premier étage qui explosent et couvrent de merde nos héros, et où des pets fracassants viennent interrompre les discussions les plus délicates sur le monde de l’Art.

Provocateur, irrévérencieux, vulgaire, obscène, génial ou odieux… La grande Bouffe quoi qu’il en soit ne laisse rien, ni personne indifférent.
Film coup de poing, film coup de pied au cul. Cinéma qui réveille, qui fait mal, qui fait rire ou vomir.
Moment de liberté absolu, ode à la jouissance, à la boulimie, à la mort. Le cinéma se radicalise, sort sa bite et te pisse sur les pompes dans un grand rire crétin

Comme le dernier soubresaut de l’ancien monde tirant sa révérence dans un immense pet pour laisser place au monde lisse et glacé de l’apparence et du politiquement correct.

Renaud ZBN

 

One thought on “[Ciné-classiques] La Grande Bouffe – Marco Ferreri : Le Festin Nu

  1. Excellent ! Un grand souvenir choc et un virage à 180° dans ma vie de cinéphile (avec les valseuses la même année), qui avait bien tourneboulé et écorché les tripes de ma très jeune âme sensible et innocente de l’époque, mais en même temps fait ressentir une grande jubilation de la provocation envoyée à la bourgeoisie bien-pensante dans laquelle je baignais… j’avais bien rigolé !… Une belle indigestion, mais au final, avec le recul du temps, salvatrice… c’est depuis cette époque que j’ai toujours recherché les films qui dérangent et qui sauvent de la sclérose des neurones… Je ne vois que trop autour de moi, en ces temps de retour à l’ordre moral et de culture de la peur, la paralysie qui est en train de s’emparer des esprits… et çà c’est mortifère !
    C’est aussi un film qui dit qu’au fond, l’Homme n’est que matière !
    Au delà des limites que Ferreri a poussées à l’extrême, c’est le territoire de la grande faucheuse qui va se charger de transformer toute cette matière en un tas de cendres bien dérisoire… alors reprenons une part de tarte Andréa :D ;

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