“Colossal Youth” réédition d’un album unique et fondateur signé Young Marble Giants

Le plus bel événement discographique de cette semaine pourtant riche en excellents albums, ce ne peut être que la re-sortie de l’un des albums majeurs de l’histoire du Rock, Colossal Youth de Young Marble Giants. Une musique vitale, d’une beauté essentielle, qui n’a pas pris une ride en 40 ans.

Young-Marble-Giants
D. R.

On est en 2020, l’une des pires années que la plupart d’entre nous aient vécues. En 2020, on réédite pas mal de disques que l’on considère désormais comme des classiques du Rock… alors même que cette musique – qu’on dit abusivement morte tout simplement parce qu’elle n’est plus populaire – nous propose chaque semaine un lot d’albums formidables. Mais là, pour le coup, on ne fera pas la grimace, parce qu’on parle de Colossal Youth, le seul et unique album de Young Marble Giants : une œuvre qui a la particularité d’être aussi radicale que formidablement plaisante, un disque qui nous marqua à jamais, à nous qui en 1980 nous remettions à peine de l’explosion punk de 77. Un album qui suscita sans doute un nombre de vocations musicales inversement proportionnel à ses chiffres de vente (un argument que l’on utiliser en général quand on parle du Velvet Underground, mais qui fonctionne parfaitement ici aussi…).

Young-Marble-GiantsSouvenons-nous – pour ceux qui « y étaient » : 1980, notre disquaire – la personne qui en qui nous confiions le plus en matière de bon goût musical – nous avait recommandé cette galette, que nous avions donc achetés les yeux fermés. La pochette était superbe, mystérieuse avec ces trois visages presque ordinaires dans l’ombre, et la calligraphie du nom du groupe (je vous parle d’une époque où la calligraphie des noms de groupe importait, et où le Marketing à outrance n’avait pas encore tué la magie d’un beau nom de groupe…) renforçait le mystère élégant de ces « jeunes géants de marbre ». Une fois posé sur la platine (nous ignorions alors que le vinyle serait sous peu challengé par l’apparition du CD…), ce Colossal Youth nous sidéra littéralement. Ces voix éthérées, ou mieux, indifférentes… Cette musique minimale, presque spartiate, parfois détachée, parfois raide, parfois bouleversante… Ces mots abstraits qui semblaient évoquer très peu des sentiments humains ordinaires dont se repait généralement le Rock’n’roll, mais qui tentaient de nous ouvrir les yeux devant une catastrophe qui ne s’annonçait pourtant pas encore : « If you think the world is / A machine with one cog / And that cog is you / Or the things that you do / Then you are not in this world / The world is not you… » (Si tu penses que le monde est / Une machine qui n’a qu’un seul rouage / Et que ce rouage, c’est toi / Ou les choses que tu fais / En bien tu n’es pas dans ce monde / Le monde n’est pas toi…).

Quelque part, Colossal Youth aurait pu sembler parfaitement aligné avec la “Cold Wave” (eh oui, personne ne parlait de « Post Punk » à cette époque-là…) qui sévissait alors en ces début de eighties déréglées, et que nous adorions. Pourtant, rien n’aurait pu être autant étranger aux modes qui faisaient tourner le monde du Rock que ces hoquètements sereins, ces psaumes athées, ces berceuses engourdies par un imprévisible hiver électronique. Enchainant les mélodies sublimes – voilà un album qui donne l’impression que chacune de ses chansons est meilleure que la précédente –, chacune ne durant guère plus de deux minutes (l’héritage punk, est là, malgré la modération, la rigueur qui caractérise la musique de Young Marble Giants), Colossal Youth enchante à chacun de ses virages stylistiques, sans jamais perdre de sa cohérence. Même si nos trois Gallois – Alison Statton au chant, Stuart Moxham à la guitare (minimaliste mais parfois incandescente) et aux claviers (minimalistes, mais d’une beauté quasi enfantine) et son frangin Philip Moxham à la basse – semblent des gens très sages, leur angoisse faussement paisible devant une vie grise et sans espoir fait écho directement aux tourments existentiels de Ian Curtis : « Searching for Mr Right / Waiting up half the night / Feeling like I’ll be dead/ Before I’m old / Teaching myself to be / The Young Untold » (À la recherche de Monsieur Parfait / Attendant la moitié de la nuit / J’ai l’impression que je vais mourir / Avant d’être vieille / Je m’apprends à être / La jeune soldate inconnue).

Colossal Youth sera un vrai succès critique aussi bien que commercial (dans la limite bien entendu du Rock indépendant), ce qui n’empêchera pas le groupe de se séparer quasi immédiatement. Et malgré quelques réapparitions de Young Marble Giants sur scène dans les années 2000, Colossal Youth restera le seul album de ce groupe totalement improbable. Mais c’est clairement grâce à leur existence que nous avons pu entendre, à leur suite, des artistes aussi importants que The XX en Grande-Bretagne ou Dominique A en France. Sans même parler du fait que des gens comme Kurt Cobain ou Peter Buck ont cité cet album comme une influence majeure.

Mais le plus important, c’est que nous n’avons pas oublié que, dans cet album, nous avions trouvé en 1980 un courage, une force sans doute, qui deviendraient des composants essentiels à la résistance de notre jeunesse – une jeunesse qui était tout sauf colossale, bien sûr – à l’usure du temps. Et en 2020, sans surprise, cet album n’a pas pris un jour. Venez y puiser, courage, force et jeunesse.

Eric Debarnot

Young Marble Giants – Colossal Youth (1980)
Label : Rough Trade
Date de re-sortie : 27 novembre 2020