[Canal+] Hippocrate saison 2 : lettre ouverte à Thomas Lilti…

La rédaction est partagée au sujet de la série Hippocrate. Si Jean-françois Lahorgue, dans son analyse, y voit une volonté politique de documentariser la fiction, Greg Bod, quant à lui – il travaille dans le milieu hospitalier depuis de longues années-, a beaucoup de choses à reprocher à la fiction imaginée par Thomas Lilti.

Hippocrate-saison-2
Copyright Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+

Cher M. Thomas Lilti,

Comme vous, je travaille dans le secteur hospitalier. Loin d’être un médecin, je fais partie de la famille de ces petites mains qui font (sur)vivre la santé entre les quatre murs vermoulus et fissurés d’un hôpital moribond. Mr Thomas Lilti, je vous en veux pour cette suite de clichés que vous nous proposez tout au long de ces deux saisons qui semblent malheureusement en annoncer une troisième avec un semblant d’opportunisme passablement irritant.

Evacuons de suite certaines critiques, l’échec de cette série ne revient absolument pas aux acteurs pour la plupart parfaits dans leurs rôles avec sans aucun doute une mention spéciale à Karim Leklou dans le rôle d’Arben Bascha. Non, voyez-vous, ce que je ne comprends nullement dans cet espèce de consensus critique qui existe autour de la série c’est qu’elle n’évoque finalement pas grand chose ou si peu.

Comme toute série, Hippocrate est articulé autour de péripéties et de toujours plus de péripéties qui en font une narration haute en couleurs et presque picaresque. Le souci, mon cher M. Thomas Lilti, c’est qu’aucune de ces péripéties ne tient la route, aucune ne se suffit à elle-même. On voit arriver certains drames à dix tests PCR à la ronde (en particulier dans la saison 2). Je n’ai par exemple jamais vu dans ma carrière (pourtant déjà assez longue) des internes aller fouiller dans des poubelles à la recherche d’un dentier. Les personnages ne sont que des mises en valeur de ces péripéties, aucune psychologie qui les rend vivants et donc attachants à nos yeux hormis peut-être Arben Bascha d’où ma mention à Karim Leklou qui le joue assez justement.

Cher M. Thomas Lilti, on a malheureusement le sentiment que vous suivez l’addition suivante pour créer cette histoire : Péripéties + Personnages dessinés à gros traits = Bonne série.

On aurait aimé comprendre ces personnages dans leurs doutes, dans leur prise de conscience des responsabilités qui étaient les leurs, dans la lente maturation qui crée un médecin et un humain qui soigne et sauve des vies. Au lieu de cela, on a le droit à une suite d’idées préconçues, de clichés et de bons sentiments.

Cher M. Thomas Lilti, on ne peut guère vous le critiquer (c’est votre choix d’orienter le récit sur le monde des internes) mais il s’avère qu’Hippocrate ne voit le monde hospitalier qu’à travers la lorgnette du seul médecin (j’ai failli dire le prisme déformant). Le personnel paramédical (Les cadres infirmiers, les infirmiers, les aides-soignants et les agents de service hospitalier) sont quasi inexistants dans votre série, ils ne sont que des figurants qui n’apportent rien à l’intrigue, ils sont un détail dans un “paysage de carte postale du monde soignant“. Ce qui me surprend cher M. Thomas Lilti, bien que je ne doute pas de votre connaissance du monde de l’hôpital, c’est cette version fantasmée du monde de la santé que vous proposez ici. Mais comme tout fantasme, votre vision des choses a peu à voir avec la réalité et c’est peut-être cela que je vous reproche le plus.

Le personnel paramédical est à peine esquissé, on ne fait que le deviner bien qu’il soit un peu plus présent dans la première saison. Il sert les plats, nettoie derrière mais n’est pas à proprement parler acteur de la scène. A quand une série qui s’attarde plus sur le regard soignant et pas seulement sur la vision plus large du médecin ? Qui s’intéressera à cette complicité et cette intimité qui s’instaure parfois entre un aide-soignant et un patient lors d’une toilette ? Qui saura un jour parler de la fin de vie en la délestant de sa charge romantique pour n’en montrer que la triste trivialité comme la connaissent tous les soignants ?

Pourtant Cher M. Thomas Lilti, de ce que je connais des techniques médicales employées dans la série, des actes faits, tout tient tout à fait la route d’un strict point de vue du soin, alors pourquoi autant de paresse dans l’écriture par ailleurs ? D’autant que l’alchimie opère entre les personnages, que ce soient Louise Bourgouin, Alice Belaïdi, Zacharie Chasseriaud (à la ressemblance saisissante avec Emil Hirsch dans Into The Wild) ou encore Karim Leklou. Le problème c’est que vous n’offrez rien à défendre à vos acteurs à part des costumes de docteurs trop grands pour les mots qu’ils ont à déclamer.

Cher M. Thomas Lilti, je vous crois plein de bonnes intentions pour ce milieu du soin mais vous ne rendez pas compte de cette réalité-là, vous lui préférez une certaine facilité et c’est bien dommage, vous auriez pu faire d’un divertissement une œuvre de prise de conscience. Vous avez préféré l’efficacité d’un récit à sa véracité et cela aussi, c’est bien dommage.

Cher M. Thomas Lilti, avec cette série, vous auriez pu avoir une vision politique du monde hospitalier un peu à l’image de ce que l’on trouvait dans votre film du même nom (plus pertinent selon moi) mais vous ne parlez que d’un arbre qui cache la forêt, les horaires à rallonge du personnel soignant qui permettent de venir nourrir votre intrigue. Il n’y a dans Hippocrate aucune prise de position, aucune affirmation d’un milieu de soins qui est en train de s’écrouler, d’une perte des vocations autour des métiers du prendre soin.

Cher M. Thomas Lilti, Je trouve qu’Hippocrate est bel et bien hypocrite. Il aurait pu être un poil à gratter pour la Macronie bien-pensante qui pense qu’en ayant daigné autoriser l’aumône de 180 € supplémentaires sur les salaires mensuels des personnels soignants français (que l’on n’avait pas revalorisé depuis des années), l’état pouvait considérer désormais que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes dans nos hôpitaux. Dans Hôpital Si Les Gens Savaient, Nora Sahara raconte une autre réalité nettement moins glamour, les soignants ne sont pas des héros ou alors ils n’ont pas les moyens nécessaires et donc encore moins les super pouvoirs.  Bien sûr le Covid-19 a encore fragilisé une situation qui était au-delà du précaire avant la crise sanitaire.

Cher M. Thomas Lilti, votre série m’a mis en colère comme les applaudissements du printemps dernier, j’entends dans l’un comme dans l’autre une forme de soulagement de conscience, comme un lavage des mains, comme la maintenance d’une mythologie pourtant disloquée. Cher M. Thomas Lilti, je ne doute pas de la sincérité ni de la véracité de votre expérience hospitalière mais je crois que l’on était en droit d’attendre autre chose que cette série de visions éculées de la part de quelqu’un qui a connu le stress d’une nuit de garde et la crainte de savoir ce qui nous attend au bout de notre bipper, la prochaine détresse.

Je n’ai rien vu de cela dans Hippocrate cher M. Thomas Lilti  et croyez-le bien, j’en suis désolé. Je n’y ai vu que des coups de théâtre qui jamais n’acceptaient de montrer la réalité plus crue et moins romantique du monde soignant.

Greg Bod – personnel soignant dans un CHRU