[Interview] Kid Loco (1ère partie) : “A cette époque-là, c’était bien d’être français !”

Oui, Kid Loco, le fondateur de Bondage Records dans les années 80, l’un des noms les plus célèbres de l’électronique française au début du XXIème siècle, est de retour, avec un album de reprises de classiques des années 60. Benzine ne pouvait pas manquer cette occasion de le rencontrer, d’abord pour faire le point sur sa trajectoire…

Kid Loco © Dov Adjedj
Kid Loco © Dov Adjedj

Si son véritable nom, Jean-Yves Prieur, n’évoque sans doute pas grand-chose, personne n’a oublié Kid Loco, une véritable légende puisque créateur du séminal label Bondage Records, où s’illustrèrent les Bérus à une époque où la scène punk rock française était en ébullition. Mais depuis, Kid Loco est passé avec succès à autre chose, étant devenu à la toute fin des années 90 un artiste phare, mondialement connu, dans le domaine du trip hop ambient. La sortie annoncée pour janvier d’un album de reprises – à sa manière – de morceaux sixties, dont certains sont déjà disponibles, était une occasion inespérée de reparler du passé, de faire le point sur sa trajectoire, et même de philosopher ensemble sur l’évolution de la musique !

Benzine : Après l’aventure Bondage et puis, plus tard, A Grand Love Story, ton gros succès de 1998, on doit t’avouer qu’on a un peu perdu de vue Kid Loco au fil des années… Est-ce que tu peux revenir pour nous sur ta carrière musicale ?

Kid Loco : Mes deux premiers albums sont sortis chez Yellow productions, le label de Bob Sinclar. Mais, avant, j’avais fait Bondage, puis j’avais monté deux groupes en utilisant des samplers avec des musiciens, avec une chanteuse à chaque fois, mais on s’est séparés… Alors j’ai décidé de faire un album tout seul ! C’était en 93-94, et pendant un an j’ai créé des titres. Ce n’est pas le même travail de composer des chansons que de faire des instrumentaux, à cette époque j’aimais beaucoup Portishead, Massive Attack, DJ Shadow… J’ai fait 5 envois à 5 labels français et 5 labels anglais : aucun label anglais ne m’a répondu, – après ils ont regretté (rires) ! J’avais envoyé les DAT le lundi, le mardi, Yellow m’appellent pour un rendez-vous le mercredi. Ils me disent : « On n’aime pas tout, mais on aime bien ça et puis ça. Si dans 15 jours tu reviens avec un maxi, on le sort et dans deux mois il est dans les bacs ». Et effectivement c’est ce qui s’est passé, ça a été bien reçu, et on a fait des 25 cm avec des pochettes très kitchs qui ont cartonné. Yellow avait fait un deal avec EastWest, qui avait une grosse distribution, et l’album a pu sortir dans le monde entier. Comme c’était en même temps que le début de la French Touch, l’album a bien marché. A cette époque-là, c’était bien d’être français, il y avait même des Anglais qui prenaient des noms français ! (rires)

Ce n’était pas prévu de faire des live, mais il y avait Massive Attack, Björk, Neil Young qui tournaient en Europe et voulaient me prendre en première partie. C’était un peu compliqué, moi je jouais de la guitare et je chantais deux titres, il y avait un mec qui avait un sampler et faisait semblant de jouer des claviers, et un autre musicien à la basse. On s’est en plus ou moins bien sortis. Après ça, j’ai fait énormément de remixes, on m’en proposait tout le temps : aujourd’hui, j’en suis à plus de 300 remixes. Je n’ai pas tardé à faire mon deuxième album, mais la French Touch ne m’intéressait pas, je ne suis pas DJ au départ, donc je l’ai fait à la guitare sèche, cet album, et même s’il y avait des samplers, c’était beaucoup plus rock. Ça a tout de suite un peu moins marché, ça n’a pas été vu de la même manière…

Ensuite, entre le « DJing », les remixes, j’ai fait de la production d’autres artistes. J’ai sorti fin 2008, début 2009 mon troisième album [Party Animals & Disco Biscuits], en 2011, un autre [Confessions of a Belladonna Eater], et il y a deux ans mon cinquième disque [The Rare Birds]. J’avais fait des compilations aussi pour divers labels, et la BO d’un film [The Graffiti Artist]. Ce nouvel album, c’est donc là mon sixième ou septième, suivant comment on compte…

 

Kid Loco © Dov Adjedj
Kid Loco © Dov Adjedj

Benzine : Donc, ce nouvel album qui va sortir, en janvier, c’est « born in the sixties » ? Nostalgie des années 60 ?

Kid Loco : Ce ne sont que des reprises des années 60. Et s’il y en a un qui est un morceau traditionnel, je suis inspiré de la version de Fred McDowell, sortie en 1960. C’est la musique que j’ai écoutée, je suis né en 64, j’ai dû commencer vers les 10 ans, j’étais avec des gens plus âgés que moi, mon père était prof de judo, j’allais souvent à des stages avec des gens qui écoutaient la musique des années soixante. Je suis très fana de la musique psychédélique de la fin des années 60, par contre le prog, ça me fait chier…

Et des reprises, j’en ai tout le temps fait. Avec mon groupe punk, les Brigades, on reprenait un morceau des Clash. Après j’avais repris Lennon, les Temptations, différents trucs comme ça, et dans mes albums, j’ai déjà fait trois reprises d’Iggy Pop… Donc là il y en a une quatrième, Little Doll, du premier disque des Stooges. Et pour Little Doll, c’est marrant parce que sur mon précédent album, il y a une chanteuse grecque, Olga Kouklaki, et un ami commun m’a expliqué : « tu sais, Kouklaki, ça veut dire petite poupée… ». Alors je me suis dit : « Olga, c’est pour toi ! ». Cet album-là, je l’ai commencé il y a longtemps… je crois qu’il y a des titres qui ont carrément 20 ans ! Mais ce n’était pas encore des titres bien finis : par exemple, le soir, en faisant la cuisine, j’écoutais une compilation des Stones, où il y avait Back Street Girl, alors le lendemain je décidais de la jouer… Ou encore un vendredi, je ne savais pas quoi faire dans le studio, je jouais un titre comme ça. Et dix ans plus tard, j’ai refait une chanson, puis encore une autre, et je me suis retrouvé avec pas mal de titres… Je me suis dit, je fais finir ça pour faire un album !

Benzine : Evidemment, ce ne sont pas des reprises à l’identique, c’est passé au filtre de ton expérience…

Kid Loco : Bah, les morceaux en eux-mêmes je les respecte, la structure, les tempos, je crois qu’ils sont quasiment identiques. Après il y a des titres qui sont assez classiques, basse-batterie-guitare-claviers, il y a des trucs plus électroniques, des titres qui mélangent les deux, et puis il y a bien sûr des breaks de batterie qui font que c’est moins classique. Bon, je me suis fait plaisir, aussi, je chante sur huit des onze titres, alors que je ne suis pas vraiment chanteur, je l’ai assumé de chanter sur deux albums quand même !

(à suivre)

Propos recueillis par Eric Debarnot le 16 décembre 2021

Le nouvel album de Kid Loco, Born in the Sixties, sortira le 28 janvier 2022 !