Björk – Fossora : Promenons-nous sous la terre

La période « champignon » de Björk est une ambitieuse allégorie explorant le thème de la maternité et des racines. Fossora recèle des moments de grandiose indéniable, malgré une structure moins homogène et équilibrée que les précédentes réalisations de la chanteuse.

© Björk

« Cette femme chante avec son cerveau ». Même si j’aimerais pouvoir m’attribuer la primeur de cette formule, son origine revient à une ancienne camarade de classe, au détour d’une discussion sur la carrière de la superstar islandaise. Or, cette opinion est plus complexe qu’il n’y paraît. Non pas parce qu’elle omettrait l’importance fondamentale du cœur dans le travail de la chanteuse, mais parce que c’est précisément de cela qu’il s’agit. Chez Björk, le cœur et la tête sont constamment connectés. Pas de réflexion sans ressenti, pas de ressenti sans réflexion. La marque des artistes exigeants et des créateurs à l’optique universelle.

Pourtant, la trajectoire de Björk Guðmundsdóttir n’est rien sinon une incroyable suite de contrastes, d’oppositions et de réactions. D’abord enfant star avec un disque d’or à 11 ans, puis chanteuse de punk dans Kukl et Tapi Tikarrass (traduction : « bouche le cul de la pute », expression rurale désignant quelque chose qui fonctionne à merveille. « Comme papa dans maman », si vous préférez), puis chanteuse de pop dans les Sugarcubes, puis artiste solo faisant table rase en posant Debut comme son véritable premier album en 1993. Une star de l’avant-garde expérimentale, ensuite bombardée idole pour bobos à une époque où il était à la mode de se proclamer fan après avoir entendu Army Of Me au hasard d’un pot entre collègues. Une artiste décidée à sortir grandie d’une notoriété parfois superficielle, se lançant dans des expérimentations radicales qui eurent pour effet d’écrémer cette adulation fugacement consensuelle, fascinant ceux qui l’aimèrent encore davantage pour son appétit aventureux. Qui l’aime la suive. Le résultat fut à la hauteur du défi. Une influence majeure, indélébile, qu’il est de plus en plus illusoire d’écarter tant elle semble grandir à mesure que les années défilent. Homogenic et Post figurent au panthéon des meilleurs albums d’art-pop ayant jamais vu le jour, d’une maestria à laquelle seule Kate Bush peut prétendre. La splendeur poétique de Vespertine est un modèle absolu du genre et les expérimentations vocales de Medúlla n’ont pas encore rencontré de rival dans leur catégorie.

 

© Björk

La décennie 2010 s’avéra quant à elle riche en bouleversements, alternant consécrations et revers du destin. Biophilia, brillant concept d’électronica tentaculaire liant science et musique (l’album fait usage d’une bobine Tesla détournée en instrument) fut décliné en projet multimédia avec une application entrée dans la collection permanente du MOMA de New York. Un succès suivi d’une rupture douloureuse avec son compagnon Matthew Barney, présidant en 2015 à la création de Vulnicura, opus ambient brutalement désenchanté auquel succédera Utopia, projet d’avant-garde sur le retour à la nature comme refuge de guérison. Deux très belles réalisations, au prix d’un chagrin que l’écoute rendait palpable. En 2018, la chanteuse fait face à une nouvelle tragédie avec le décès de sa mère, l’activiste Hildur Rúna Hauksdóttir. Un événement ayant profondément imprimé ce nouvel album, dont le titre est une féminisation du latin fossor, signifiant à la fois « piocheur » et « fossoyeur ». Enregistré en confinement, Fossora bénéficie des contributions du new-yorkais Serpentwithfeet, du sextuor de clarinettes Murmuri, de la chanteuse norvégienne Emilie Nicolas, du duo indonésien Gabber Modus Operandi, ainsi que de Sindri et Isadora, les deux enfants de Björk. Placé sous le signe du lignage, des racines et de l’héritage généalogique, l’album se veut aussi porteur d’espoir. La chanteuse insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une réalisation endeuillée, mais plutôt d’une exaltation de la vibration universelle connectée aux profondeurs de la terre. D’où le choix du champignon, organisme à la fois immémorial et en constante expansion, pour représenter le projet.

Björk nous avait habitués à des singles en forme de déclaration d’intention. Atopos ne déroge pas à cette tendance, posant ces fameux phrasés lydiens sur un rythme ultra-dansant bardé de clarinettes. Un mariage des extrêmes qui en dit déjà long sur ce nouveau projet. Le pari audacieux de combiner des bois, joués par des musiciens au sens du timing très humain, à des rythmes d’une rigidité robotique, s’avère à la fois une force et une limite. Le single offre une texture sonore très singulière, sans parvenir à tirer de cette richesse une architecture interne pour rendre la chanson totalement mémorable. Dans sa totalité, Fossora est audacieux, mais ne livre ses moments de grâce qu’au prix d’une écoute minutieuse et extensive. Une première bouffée de chaleur a lieu avec Ovule, composition où le mélange de cuivres et de chœurs se révèle immédiatement séduisant malgré sa structure finalement assez linéaire. Les titres les plus longs font également partie des réussites, une constante dans la discographie de Björk. Ancestress, qu’elle livre aux côtés de son fils Sindri, est une leçon de lyrisme permettant de vérifier que la voix de la chanteuse est toujours d’une puissance saisissante après trente ans de carrière. Victimhood, l’autre chanson dépassant les six minutes, plonge dans la noirceur d’abysses où rôde le spectre de Scott Walker, avec des clarinettes basses qui grondent à travers un lit électronique minimaliste.

Si l’on se réfère aux parti-pris esthétiques de l’album, Fungal City et Sorrowful Soil sont de parfaits environnements sonores pour guider l’auditeur au cœur d’une forêt fluorescente de champignons géants. Une excentricité aux allures de jeu de funambule, puisque la seconde partie de Fossora s’avère moins équilibrée. Allow est une chute de studio de la période Utopia, comme l’atteste son atmosphère cotonneuse à base de jolies flûtes pastorales. Il est curieux que la chanson (au demeurant fort appréciable) n’ait pas été réenregistrée à la clarinette, tant sa palette sonore paraît en décalage avec le reste de ce nouvel album. Sur les trois interludes balisant le projet, Mycelia et Fagurt Er í Fjörðum s’insèrent élégamment dans la première moitié de l’écoute. Trölla-Gabba, en revanche, est moins concluant, avec ses dissonances en cascade qui promettent une explosion pour finalement déboucher sur… Freefall, moment de douceur à fleur de peau que Björk maîtrise comme personne, posant sa voix sur des cordes sublimement arrangées, sans une seule ombre électronique au tableau. Un titre d’une beauté époustouflante, certes, mais le placement de l’interlude aurait paru plus logique devant Fossora, chanson-titre qui est aussi la plus saturée, intense et agressive de tout l’album, et qui détonne un peu entre deux moments de grâce luminescente. Le titre qui lui fait suite est Her Mother’s House, duo final entre Björk et sa fille Isadora, où des harmonies de nymphes sylvestres répondent à un hautbois mélancolique sur fond de synthétiseur lunaire.

 

© Björk

Le reproche le plus acerbe qu’on pourra formuler à l’encontre de ce nouvel album est celui d’un mouvement interne moins homogène que ses prédécesseurs. Le compliment le plus avare consisterait en revanche à reconnaître que cet album ne contient rien d’inintéressant. Tout y est constamment surprenant, stimulant, créatif, audacieux et ambitieux, quand bien même ces qualités de fond adviennent souvent au prix de certaines limites formelles. Le voyage auquel Fossora nous convie est sinueux, irrégulier, fait de creux et de bosses, mais également jonché de moments de sidération poétique qui marquent durablement. Qu’un album aussi typé paraisse inégal dans la discographie qu’il prolonge n’est pas un échec, mais bien la marque d’une œuvre exigeante où la ligne médiane n’est rien de moins que l’excellence. Même au creux de sa propre vague, Björk surplombe encore la plupart de ses contemporains. Ressenti et réflexion, donc ? Du respect. Et de la fidélité. On guettera la suite en fredonnant du cortex.

Mathias François

Björk –Fossora
Label : One Little Independent Records
Sortie : 30 septembre 2022