[Live Report] QOTSA et Coach Party aux Nuits de Fourvière (Lyon) : ni au travail, ni à la maison…

Le passage au théâtre antique de Fourvière de Queens of the Stone Age, venus défendre leur nouvel album In Times New Roman…, est l’occasion de constater qu’effectivement, presque tous les chemins mènent à Rome.

QOTSA
QOTSA aux Arènes de Fourvière – Photo : Do Riane

Ne vous attendez pas à lire beaucoup de comptes-rendus de concerts signés par mes doigts. Au sein de la rédaction de Benzine, je ne suis pas le gig-trotteur le plus aguerri. En raison de mon provincialisme fondamental, loin des événements qui convergent souvent vers la capitale, ainsi que du fait que je ne suis pas particulièrement à mon aise en pleine foule. En d’autres termes, si ce live report vous déplaît, soyez rassurés, je n’en ferai pas une habitude. Si en revanche il vous plaît, gardez-vous d’y prendre goût, mais comprenez ma curiosité lorsque, de passage sur Lyon pour arroser le courrier d’un ami, j’entends parler de Reines de l’Âge de Pierre au théâtre gallo-romain local. Je me dis que ça doit être, au mieux, une reconstitution historique ; au pire, un match de catch de boue. Dans les deux cas, ça m’intéresse. J’arrive sur place, je vois de la lumière, je me faufile dans la file d’attente. Quelques heures se passent, à entendre des gens fumer des trucs qui, à ma grande surprise, n’étaient pas uniquement des drogues, et à humer les conversations musicales des fans. J’écoute poliment sans prendre part aux débats, j’apprends des choses, j’entends quelques énormités, des choses qui me plaisent ou pas, et j’en reviens à mes conclusions habituelles. J’aurais du mal à discuter musique avec des inconnus, et c’est peut-être pour cela que j’aime autant écrire sur le sujet, ce qui, selon une fameuse maxime, revient à « danser l’architecture ». À titre personnel, j’irais encore plus loin. Écrire sur un concert, c’est comme mimer une soirée barbecue. Décrire un son de fuzz, c’est faire la tapisserie d’une pâtisserie. Voire l’inverse. Pourtant, j’aime bien ça. J’écris un truc, vous le lisez, vous en tirez votre opinion et mon boulot s’arrête là. Chouette.

Coach Party

Avance rapide blibliblibliblublobla je suis à la barrière avec mon frère qui s’était clandestinement glissé dans la poche intérieure de mon sac à dos, le salopiaud. La scène est préparée pour les anglais de Coach Party, qui vont en assurer la première. Une batterie, des amplis et trois Fender Mustang, dont une basse rose bonbon. On se dit que ces gens ont un thème, mais un roadie amène une Telecaster et l’unité est ébréchée. Le quatuor prend la scène. La bassiste/chanteuse Jess Eastwood affiche une sourire lumineux et le groupe ne donne pas l’impression d’être fébrile ou timide. Peut-être est-ce partiellement dû à leur son très cru, assez éloigné des entournures plus polies à la mode chez d’autres groupes indie rock du moment. Natifs de l’Île de Wight comme Wet Leg et mixtes (deux filles, deux gars) comme Alvvays, Coach Party s’en démarquent par une nervosité noisy presque punk. Devant nous, le guitariste Joe Perry (pas celui d’Aerosmith, donc) a des airs de Sick Boy de Trainspotting. Vêtu d’un seyant costume bordeaux, il fait gicler un magma Nirvanesque de son Roland Jazz Chorus, dont le son direct nous torche les sinus à bout portant. Le set s’écoule dans une bonne humeur contagieuse, sans temps mort, pour trente-cinq minutes montre en main. La chanteuse remercie le public en français et on se dit qu’il faudra fouiller la discographie de ces gens, car la découverte fut agréable. Leur premier album, intitulé Killjoy, est annoncé pour le 8 septembre : à bon entendeur !

QOTSALa scène fourmille à nouveau de roadies, qui testent le matos dans des flight cases estampillés QOTSA. Un beau défilé de pelles luxueuses. Fender, Burns (pour Troy) et Echopark (pour Dean). On retiendra notamment une sublime Gretsch Chet Atkins, nouveauté 2023 de l’arsenal de Troy. Bien entendu, la MotorAve « Camille » de Josh Homme est de la partie, et sera le premier véritable choc sonore du set. Sans être un stakhanoviste de concert, j’ai eu l’occasion de voir jouer quelques guitaristes très typés dans leurs genres (citons pêle-mêle Jack White, Eric McFadden, Warren Ellis, St Vincent, Tony Iommi, Johnny Winter, Mark Tremonti, Slash, Seasick Steve, Albert Lee ou Zakk Wylde), et je peux vous assurer que je n’avais encore jamais entendu un ampli répondre comme ça. Un son énorme, tendu comme une arbalète en joue, laissant présager quelques bonnes taloches.

L’heure tourne et le plateau se vide. Les écrans latéraux s’allument sous la clameur des gradins et Arte sortent leurs caméras. Le Smile de Peggy Lee retentit dans les enceintes, la lumière se tamise et la scène se peuple de silhouettes américaines classieuses. Aux fûts, on aperçoit la tignasse et les biceps saillants de Jon Theodore (ex Mars Volta et Giraffe Tongue Orchestra). Mikey Shoes (Mini Mansions, GLU), le benjamin du groupe, ressemble à un gangster sorti d’un film d’Harmony Korine. Juste au-dessus de moi, Troy Van Leeuwen (ex-A Perfect Circle, Sweethead, Gone Is Gone), boots blancs, costume lie de vin (avait-il dépanné ce cher Joe ?) et mèche de putois, fait craquer son cou avec un panache que je jalouse instantanément. Derrière lui, aux claviers, le visage poétique et tourmenté de Dean Fertita (The Dead Weather, The Waxwings) se découpe dans la pénombre comme un portrait d’Edgar Allan Poe sans moustache. Il est bien sûr impossible de manquer Josh Homme et son mètre quatre-vingt-treize, qui promène sa carrure de cowboy Lynchien avec une nonchalance malicieuse qu’accentue le sourire au coin de son bouc de flibustier. Bref, on sent qu’on va prendre cher, et c’est effectivement chose faite dès le premier titre, l’inusable No One Knows, geste de confiance d’un groupe qui n’a pas peur d’entamer la soirée par son tube le plus populaire. Josh continue de sourire au public, qui hurle durant les accalmies ménagées par la chanson. Troy dévisage les premiers rangs avec une pokerface qui impressionne. On imagine mal le degré de discipline pouvant produire tant de flegme. Jon enclume avec un enthousiasme diabolique, prouvant qu’il est l’un des rares batteurs de l’histoire de la formation à jouer identiquement les parties de Dave Grohl. Sans blâmer les nostalgiques de la frappe éléphantesque de Joey Castillo, il faut se rendre à l’évidence : Queens of the Stone Age n’ont employé que des batteurs exceptionnels (Alfredo Hernández, Gene Trautmann, Joey Castillo et Dave Grohl, excusez du peu), mais ont toujours eu celui dont ils avaient besoin au moment où ils le recrutaient. Depuis une dizaine d’année, Theodore est l’homme de la situation.

QOTSA 03L’intro de My God is The Sun fait trembler les ruines, qu’elles fassent ou non partie du public. Troy alterne entre douze-cordes et maracas sans jamais perdre en classe. Le groupe enchaîne derechef par le groove imparable de Smooth Sailing, et les narines des agents de sécurité s’émeuvent alors que les premiers slammeurs affleurent à la surface de la marée humaine. Les claviers de Carnavoyeur font glisser l’ambiance vers une mélancolie plombée par des guitares sinueuses. L’occasion de vérifier que les chœurs de Troy et Mikey sont l’une des armes secrètes d’un arsenal déjà redoutable. Josh nous intime de danser et The Way You Used to Do achève de convaincre les plus réticents. Negative Space ramène la cadence à des proportions plus telluriques avant le très accrocheur Emotion Sickness, dont l’intro fredonnée à distance du micro révèle un vrai potentiel d’appel au public. On assiste ensuite à un impeccable tiercé regroupant If I Had A Tail (régulièrement cité par Josh comme l’un de ses titres favoris), The Evil Has Landed (dont la coda Stoogienne déclenche quelques pogos nerveux) et Paper Machete, avec son riff au Kärcher qui électrise la fosse. Sur cette nouvelle chanson, on s’aperçoit que toutes les guitares les plus biscornues sont jouées par Dean avec le vibrato d’une Jazzmaster. Ce n’est par pour rien qu’il est à ce jour le seul humain sur cette terre à être membre officiel de groupes à la fois avec Josh Homme et Jack White (soulignons aussi sa participation essentielle au Post-Pop Depression d’Iggy). Entre les morceaux, Josh se fend d’un message de soutien au public, abordant à demi-mot l’actualité hexagonale récente (son « fuck the government » suscite une salve d’applaudissements) et nous assurant « Tonight you’re not at work, you’re not at home, you’re with us and we’re with you ». On apprécie ce genre de solidarité.

Taquin, le groupe s’amuse à glisser le Miss You des Stones dans l’intermède de Make It Wit Chu, avant une superbe version de I Sat By The Ocean, dont les mélodies chatoyantes sont reprises en chœur par la foule. Straight Jacket Fitting, gros morceau final du dernier album, est une audacieuse addition à la setlist, et ses harmonies vocales sont une nouvelle mobilisation du public. Josh pose la guitare pour se frotter aux premiers rangs et s’amuser avec les projecteurs de bord de scène. La cowbell de Jon sonne l’intro de Little Sister, berceuse paralysante à l’efficacité sans faille. De retour au micro, Homme scande le nom du regretté Mark Lanegan et notre reflexe est de regarder par-dessus notre épaule, par crainte que le dark horse soit apparu derrière nous tel Bloody Mary. Le doublon In The Fade / God Is In The Radio est interprété en sa mémoire, avec en conclusion un échange de soli expressionnistes entre Josh et Troy qui achève de nous liquéfier le cortex. Homme confie son peu d’intérêt pour les rappels et demande au public la permission de rester encore un peu. Accordée. Go With The Flow pulvérise tout sur son passage et la soirée se clôt sur A Song for the Dead, jam volcanique avec un impressionnant solo de batterie. Visiblement heureux, Troy envoie valser sa Jazzmaster dorée et le groupe quitte la scène sous un orage de larsen et d’applaudissements.

Là où certaines dates récentes avaient inclus d’anciens titres comme Battery Acid ou Misfit Love et des nouveautés comme Made to Parade et Time & Place, la setlist lyonnaise se sera donc recentrée sur les titres iconiques du groupe. S’agissant de notre première expérience live avec Queens of the Stone Age, avoir assisté à une performance brillante de chansons qui ne le sont pas moins restera un souvenir inoubliable (même si l’inclusion de I Appear Missing aurait parachevé notre bonheur). Alors que nous descendons la colline de Fourvière en traînant derrière nous nos occiputs encore sonnées, un seul verdict s’impose, celui d’une récente interview de Dave Grohl où le Foo Fighter en chef résumait la question en ces termes. « Quand Queens of the Stone Age montent sur scène, personne ne leur arrive à la cheville. Il y a d’incroyables groupes qui écrivent des chansons incroyables et font des concerts incroyables mais, en tant que musicien, on regarde Queens of the Stone Age et on se dit… Putain de merde… C’est pas juste… ». Sur le chemin du retour, alors que mon frangin roupille, mes acouphènes me poussent à conduire le plus lentement possible. Ce n’est pas le tout de mener à Rome, encore faut-il en revenir en un seul morceau. Putain de route de montagne.

Texte : Mattias Frances
Photos et vidéo : Do Riane

Queens of the Stone Age – In Times New Roman… : Un Homme meilleur

2 thoughts on “[Live Report] QOTSA et Coach Party aux Nuits de Fourvière (Lyon) : ni au travail, ni à la maison…

  1. Pour quelqu’un qui ne fait pas beaucoup de cr de concert c’est très bon !
    comme le dit « Dave Grohl » c’est des putains de musiciens ! et cela fait toute la différence.
    je ne savait pas a quoi m’attendre a Fourvière avec QOSTA ,mais la palette de chanson est tellement vaste et les arrangements tellement possible avec eux que je n’est pas été déçu.
    je verrais en Novembre a Paris la différence avec une grosse salle(déjà vu a la halle a Lyon et a Bercy) donc de nouveau arrangements et choix de set liste.
    vous avez très bien résumé le concert.

    1. @luciano
      Merci à vous d’avoir lu et commenté :) Il se peut que je sois également présent à Paris, suivant mes disponibilité de l’automne. Affaire à suivre, donc.

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