L’historienne, Cécile Desprairies revient avec un deuxième roman dans la même veine autobiographique que son précédent, La Propagandiste (2023). Cette fois, il n’est pas question de Collaboration mais de Françafrique. Mais l’enjeu reste le même : une quête d’identité pour tenter de survivre à une famille aussi toxique que moralement odieuse.

Le récit s’ouvre sur une scène glaçante. Années 1960, dans un appartement bourgeois, la mère de la narratrice implore son mari, de payer une note de dentiste et d’assurance scolaire concernant leur fille. Celui-ci rechigne ostensiblement sous les yeux circonspects de la concernée, alors enfant, tapie dans l’ombre
« Il m’ignore généralement -je suis une petite fille maigre à la peau mate, pas le genre aux cheveux de blé et regard de ciel. Comme il aime à le répéter. Le blond est davantage ma nuance. Quand il s’adresse à moi, le Loup évite de m’appeler par mon prénom, Zélie, pour m’affubler de sobriquets moqueurs. Alors, le Chat, on vient lorsqu’on a faim ? Il insinue le poison par ses mots, me tord pour mieux se plaindre ensuite que je sois tordue. Il est mon tourmenteur. Je me sens bannie du monde des humains. Nous n’appartenons pas au même règne. J’aimerais tellement pouvoir lui dire, Je ne veux plus vivre avec vous ni garder le moindre lien de parenté avec vous, en aucune manière, d’aucune sorte ni sous quelque forme que ce soit. »
Zélie occupe une place à part dans sa famille sans en comprendre la raison. Elle sent qu’il y a quelque chose qui cloche, entre une mère qui ne l’aime pas, un père surnommé le Loup qui la tourmente, et un autre homme, le patron de son père surnommé le Mandarin qui est très présent dans vie et lui porte de l’affection. De qui est-elle la fille ? Du Loup ? Du Mandarin ? Une seule certitude : être l’enfant du doute, c’est être celle qui doute – et celle dont on doute.
Pour relater cette quête d’identité douloureuse, Cécile Desprairies fait le choix juste d’une narration fragmentée, faisant avancer son récit par séquences mises en contexte plutôt que sur une trajectoire linéaire exhaustive. Des années 1960 à aujourd’hui, Zélie, la narratrice raconte sa filiation problématique, son sentiment d’être une usurpatrice. L’écriture affûtée, minimaliste, quasi clinique fait ressentir le regard au scalpel de cette enfant qui devient une adulte dans le doute filial. Elle choisit ses mots, les faits rapportés, les phrases disent moins qu’elles ne suggèrent.
Autant le « je » de la narration de La Propagandiste était un « je » de combat, autant ici il vacille au gré des indices et des silences à percer ; il est fragile, c’est un « je » qui cherche tant le doute structure toute son existence. Et à défaut de découvrir une vérité incontestée, la narratrice extirpe des réalités laides : le rôle du Loup et du Mandarin dans la Françafrique, tous deux hauts fonctionnaires chargés de la politique énergétique de la France après la fin du rêve algérien, à coups de commissions occultes ; ou encore les relents d’antisémitisme et de nostalgie pétainiste de toute sa famille, à commencer par sa mère qui a frayé avec un Nazi durant la Deuxième guerre mondiale.
La narratrice gratte derrière les apparences respectables, faisant apparaître des parallèles saisissants entre l’Histoire avec un grand H et l’histoire de sa famille,
comme si les turpitudes politico-professionnelles des siens étaient le révélateur profond de leur corruption morale, comme si la culture du secret de cette famille où « il y a de la haine dans les assiettes » ne pouvait que s’épanouir avec dans le contexte tout aussi secret de la Françafrique. Sans aucun effet, l’intensité psychologique de ce portrait sans concession saisit du début à la fin.
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Marie-Laure Kirzy
