[Interview] Avee Mana : « On assume ce côté patchwork… »

Avee Mana, c’est un drôle de nom, une salutation adressée à une « force spirituelle » qui nous imprègne, peut-être ? Et c’est le nom d’un groupe venu de Marseille, qui se fait remarquer avec son nouveau disque, Layers. Leur chanteur nous en a parlé…

Avee Mana - credits Lénaïc Lannoy (1)
Photo : Lénaïc Lannoy

On parle beaucoup en ce moment d’Avee Mana, le « nouveau » groupe marseillais qui vient de sortir son premier album, Layers : un disque qui mélange intelligemment les genres musicaux pour échapper à un catalogage réducteur, et qui séduit à la fois par sa légèreté mélodique et ses ambitions. Il nous fallait absolument les rencontrer pour comprendre d’où sortait cet objet peu habituel dans le Rock français. Et nous avons pu échanger avec Rémi Bernard, qui chante et joue de la guitare.

Benzine : Est- ce qu’on peut commencer par l’histoire du groupe ?

Rémi : On s’est rencontrés à la fac d’Aix, on a eu un premier groupe avec Sylvain à la batterie, et Francky à la basse, Oracle, très influencé par Radiohead et plein d’autres choses, jusqu’à ce qu’on arrête… En 2017, il y avait alors toute cette vague néo-psyché, Tame Impala, Ty Segal, Temples… qui nous ont donné envie de refaire de la musique ensemble. Mac MeMarco aussi, même si c’est pas psyché… Julien nous a rejoints, il joue de la guitare et fait les chœurs. En 2019, il y a eu un premier EP d’Avee Mana (NDLR : Who the F… Is Francky Jones), et Inner Life en 2023, notre première grosse sortie, quand des potes à nous ont fondé un label assez artisanal, Hazard Records, qui nous a permis de mettre sérieusement le pied à l’étrier. On est toujours entre deux feux, comme beaucoup de groupes : entre l’underground, les petites scènes, le DIY, et quelque chose d’un peu plus institutionnel, on essaie de se développer en tant que groupe. Layers est notre premier véritable album, parce qu’il y a un fil rouge fort, important pour nous, dont nous sommes fiers. C’est une synthèse de là où on en est aujourd’hui…

Benzine : Tu parles de fil rouge, il y a un concept derrière Layers ?

Rémi : Pas vraiment un concept, on n’est pas sur Sergent Pepper’s [rires], mais il y a des ponts qui se font d’une chanson à l’autre par les textes. Ils sont assez connectés, ça parle de relations humaines, de communication, de séparations, de rencontres, de gestion de ses émotions. On voulait sortir du côté psyché où on parle beaucoup de choses intangibles, revenir au réel. Pour citer un autre disque historique, si tu prends Dark Side of the Moon, même s’il y a un côté « meta », ça parle de choses réelles, de l’argent, du temps qui passe, etc. Après, on assume qu’il y a beaucoup de styles différents dans l’ADN de notre musique : on fait cohabiter des morceaux qui n’auraient rien à voir, mais on assume ce côté patchwork qui fonctionne pour nous en tant qu’album. On est dans un système qui a envie de mettre des étiquettes stylistiques. Quand tu t’inscris à des tremplins, à des dispositifs d’accompagnement, il faut être bien catégorisés… Mais nous on n’a pas trop envie de ça, on peut avoir un morceau plus folk, un autre plus fuzz… même si on fait du Rock, on n’est pas non plus en train de tout révolutionner ! Il ne faut pas prendre le public pour des cons, tout le monde brasse plein de choses différentes.

Benzine : Les étiquettes aident quand même les gens à s’y retrouver dans un monde saturés de choses différentes… Ce sont des repères…

Rémi : L’album traite de ça aussi, de la surcharge cognitive, de la surcharge émotionnelle, du fait d’être confronté à des millions de mots, d’informations que le cerveau n’a pas le temps de gérer. Tout ça perd son sens…

Benzine : Et aussi, dans la musique, les plus jeunes ont souvent besoin qu’on les guide dans leur recherche dans l’histoire de la musique, de recommandations…

Rémi : C’est aussi la beauté d’Internet, du fait que les gens grandissent avec l’accès à tout ça… Mais moi, je suis attaché à la manière « ancienne » d’écouter de la musique. J’étais inscrit à la bibliothèque, qui était à 30 bornes de mon village, j’empruntais cinq albums, qui avait intérêt à être bons, parce que je ne connaissais rien, et je les choisissais sur la base de la pochette. Une fois, c’était un Best Of de Toto… Dommage ! [rires] On en parle entre nous dans le groupe, de cette surcharge : il y a des moments où tu ne peux plus écouter de musique, tu satures. Il faut accepter de ne pas écouter de musique par moments, il faut du silence, pour pouvoir vivre. A mon âge, j’ai 33 ans, je suis à un carrefour, et je vois plein de jeunes qui se font ce genre de réflexion, il y a aujourd’hui plein de kids qui préfèrent écouter des albums, heureusement…

Benzine : Les textes sont donc importants pour toi, pourquoi est-ce que tu n’écris pas en français, pour que les gens comprennent mieux ?

Rémi : Dans notre style de musique, on est baignés de choses anglo-saxonnes, c’était naturel de chanter en anglais. On a essayé au début le français, comme sur le titre Ophélie sur notre premier disque, mais ça nous plaçait dans une veine psyché français sixties, qui ne nous allait pas exactement. Et puis j’ai fait une fac d’anglais, j’aime la musicalité de cette langue, le côté simple et direct de l’anglais. Mais j’ai d’ailleurs un projet folk solo, en français, influencé par Dick Annegarn, ce genre de choses. Mais oui, comme on fait des textes qui essaient d’avoir du sens, on veut qu’ils soient accessibles, ils sont imprimés sur le vinyle de l’album. Là, on a un nouveau morceau, en fait, je l’ai écrit en français, c’est venu comme ça, ça semblait s’imposer : il faut que ça vienne naturellement… A Marseille, on a plein de groupes qui chantent en français, la Flemme, Technopolis, Crash

Benzine : Justement, parlons de Marseille. Marseille n’a pas une image de « ville rock »… mais plutôt rap.

Rémi : Déjà, depuis quelques années, on a une scène rock qui se développe depuis 2020-2021, depuis le Covid. On a aussi de plus en plus de groupes dont la tournée passe par Marseille, alors qu’historiquement la ville était un peu enclavée, n’était pas souvent sur le routing des tournées. Il y a une volonté de faire venir les groupes chez nous, on leur parle directement pour qu’ils viennent jouer chez nous. Maintenant, le rap marseillais présent médiatiquement à l’échelle nationale, c’est le stade maximum du succès commercial – ce qui ne veut pas dire que ça ne soit pas bien, on en écoute tous de temps en temps – et il n’y a pas de conflit entre cette musique, qu’on entend dans la rue, et la scène rock underground marseillaise, qui a toujours existé. Marseille, pour nous, c’est une ville rock, car dans le quartier où nous sommes, la Plaine, le Cours Julien, le rap est moins présent dans le quotidien depuis 10 ans. Prend l’exemple des salles, il y a de moins en moins d’endroits accessibles pour les jeunes qui veulent faire du rap. L’Intermédiaire, une salle que nous fréquentons, et où nous faisons notre release party à Marseille, ne fait plus des soirées rap que de temps en temps…

Benzine : Puisqu’on parle de salles, c’est quoi le live pour Avee Mana ?

Rémi : Pour nous, le live c’est important, c’est là où on va vivre, ce qui nous permet de bouffer, aussi ! Et c’est comme ça qu’on diffuse notre musique, on y vend des vinyles que les gens, attachés à « l’objet » veulent avoir. On y propose aussi une version plus brute, moins léchée, de notre musique. Et puis, on fait avant tout du spectacle vivant, on se doit de proposer un spectacle de qualité. L’enjeu pour l’album, comme il y a beaucoup de textures différentes, et qu’on n’est que quatre dans le groupe, le live sera forcément différent de l’album.

Benzine : On vous voit à Paris, bientôt ?

Rémi : Oui, au Hasard Ludique le 26 mars, ce sera notre release party à Paris.

Propos recueillis le 20 février 2026

Avee Mana - LayersAvee ManaLayers
Label : Howlin’ Banana – Hazard Records / Modulor
Date de parution : 20 février 2026

 

 

 

 

Avee Mana sera en concert…

Le 6 Mars à Marseille, Lollipop Records – Showcase acoustique & listening party
Le 20 Mars à Toulon, La Bière de la rade
Le 25 Mars à Lyon, La Pente
Le 26 Mars à Paris, Le Hasard Ludique (release party)
Le 27 Mars à Chalon s/ Saône, La Péniche
Le 9 Mai à Valence, festival Content Content