« La Croisière » de Bennett Miller : New York, he loves you but…

Portrait d’un guide touristique devenu une figure newyorkaise culte, La Croisière confond liberté et manque de fil conducteur. Son réalisateur, Bennett « Truman Capote » Miller, a heureusement fait du chemin depuis.

Copyright Les Films du Camélia

Certains films valent plus pour ce que l’on peut écrire autour d’eux que pour ce qu’ils sont. C’est le cas de La Croisière. Inédit en France avant 2026, le film est d’abord le premier long métrage de Bennett Miller. Cinéaste rare derrière la caméra et qui n’a pas forcément marqué le cinéma américain en tant que metteur en scène. Mais un auteur de biopics qui, dans la catégorie du cinéma prétendant parfait pour un Oscar, se distinguent par la qualité de leur écriture scénaristique et par une direction d’acteurs évitant les effets de manche et le côté forcé de bien des « performances à Oscars ». Comme pour le regretté Philip Seymour Hoffman dans Truman Capote ou un Brad Pitt (pourtant souvent adepte du trop en faire à ses débuts) dans Le Stratège. Un cinéaste « à suivre » en somme.

De l’autre côté de l’Atlantique, La Croisière a connu un buzz critique et festivalier à sa sortie en 1998. Il a fasciné la documentariste Laura Poitras. Son utilisation de la caméra digitale a rappelé qu’à New York un/une cinéaste trouverait toujours le moyen de faire du cinéma sans argent et sans gros dispositif technique, chose que le Mumblecore confirmera. Et que ça passait souvent par le Noir et Blanc (pour faire des économies sur le poste de chef-opérateur ?). Le film arrivait de plus au bon endroit au bon moment : avec le Dogme, Lars Von Trier remettait alors au goût du jour certains principes du cinéma vérité.

Le découvrir ne donne pas envie de souscrire aux louanges d’époque. Mais le film a quelque chose de rassurant : il est possible de devenir un cinéaste intéressant après avoir débuté par un film érigé à tort par la critique de son pays en nouvel À Bout de Souffle. Le sujet du documentaire est un ami du cinéaste : Timothy “Speed” Levitch, guide touristique devenu culte à New York pour ses présentations des hauts lieux de La Grosse Pomme déclamées à bord d’un bus à impériale. Un personnage réutilisé par Richard Linklater pour la série historique Up to Speed.

Levitch est une figure excentrique, comme l’écrivain Truman Capote et le stratège sportif Billy Beane. Il rappelle un peu les metteurs en scène de théâtre se croyant habités par le génie, vus dans un paquet de sitcoms situées à Manhattan. Son débit vocal évoque celui d’un mauvais acteur qui tenterait d’auditionner pour interpréter Dylan.

Mais il peut se révéler à l’occasion dialoguiste inspiré. Comme lorsqu’il signale un lieu où Henry Miller aurait décidé de quitter New York pour s’installer à Paris. Ou encore lorsqu’il parle de se relation à New York sur le mode d’un couple plein de remous. Ses louanges concernant les Murs du Pont de Brooklyn « qui ne le contredisent pas » auraient pu être écrites par Morrissey ou Woody Allen. Il avoue faire son job pour draguer (sans succès apparemment). Sa référence à Greta Garbo qui avait choisi New York « parce que c’était la seule ville où elle pouvait être seule » mériterait d’être recyclée par n’importe quel parolier talentueux et un peu misanthrope.

Faire un documentaire ne diffère pas fondamentalement sur le principe d’un film de fiction : il s’agit d’abord de raconter une histoire, de construire un récit. Une construction se faisant dans le cas du documentaire sur la table de montage, à partir de ce qui a été filmé. Pour le pire dans le cas de Michael Moore fabriquant à partir du filmé dans le Réel un récit aux ressorts grossièrement manipulateurs. Pour le meilleur avec la structure fondée sur le souvenir de l’Horreur de Shoah.

Mais dans le cas présent Miller ne sait pas quel récit construire à partir de son personnage. Il se contente de le suivre dans son travail puis de le laisser parler face caméra. Levitch évoque par exemple sa propre incarcération à proximité d’une prison. Au-delà du caractère inégalement inspiré des commentaires de Levitch, c’est cet aspect qui donne le sentiment d’un court métrage documentaire trop étiré.

Avoir un personnage narcissique, agaçant et fascinant ne suffit pas pour faire un film. Comme le rappellent (encore) les meilleurs films de et avec Woody Allen, valant pour la manière d’insérer le narcissisme et les névroses de leur auteur dans un récit de fiction nourri des modèles littéraires et cinématographiques du Newyorkais.

Ordell Robbie.

La Croisière
Film américain de Bennett Miller
Avec : Timothy “Speed” Levitch
Genre : Documentaire
Durée : 1h14mn
Date de sortie en salles : 4 mars 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.