À travers la longue lettre tourmentée du révérend Pétur, Jon Kalman Stefansson, s’intéressant à un des épisodes les plus sombres de l’histoire de l’Islande, le Spánverjavigin, tente de donner un sens au chaos de monde dans une réflexion qui fait écho à nos questionnements contemporains.

Qui est cette « exquise » à qui s’adresse le révérend Pétur dans la longue lettre datée d’octobre 1615, qui constitue Corps célestes à la lisière du monde, le dernier roman de Jón Kalman Stefánsson ? Islande, août 1609. Le révérend Pétur, après des études à l’université de Copenhague suivies d’un séjour de deux ans en Angleterre, arrive à Brúnisandur, dans les fjords de l’Ouest, pour succéder au révérend Siogurdur. Il a dépassé la trentaine à présent et, bien que précédé d’une fâcheuse réputation – sulfureuse serait-on évidemment tenté de dire – il est chaleureusement accueilli par ses paroissiens, en particulier par la servante attachée au presbytère, la vigoureuse et taciturne Dorothea…
« En résumé, je suis arrivé à Brúnisandur il y a six ans. » Six années que ce « berger à la lisière du monde » a passées auprès de Dorothea, avec le petit Gudmundur, cet enfant « à l’âme douce et rudement fringante », la chienne Sappho, joyeuse et fidèle, et la chatte Kleopatra. Bien plus que sa servante, Dorothea est une femme à la mémoire extraordinaire, illettrée et pourtant sensible aux mots. C’est à elle qu’il lit ses textes, elle dont il sollicite les conseils. Ce que Pétur couche sur le papier, dans cette lettre « qui ne fait que s’allonger », ce sont ses tourments : comment concilier la politique, la morale, la foi et l’humanité ? Qui l’emportera, Dieu ou le diable ? Il se souvient du naufrage de 1609 où trois navires anglais sombrèrent dans la mer d’Islande et où, malgré le secours des habitants de Brúnisandur, presque tous les marins périrent. Ce qu’il constate six ans plus tard lorsque le même drame touche des chasseurs de baleines espagnols, c’est que « d’autres temps soient advenus et au lieu de secourir les naufragés qui ont perdu leurs navires bien loin de la terre qui les a vus naître, nous sommes censés les combattre et les tuer jusqu’au dernier. Au nom du roi. Au nom de Dieu ». Être né ailleurs fait-il de l’autre un ennemi ? Le roman est le récit de sa confrontation avec le représentant de la couronne danoise, le bailli Ari Magnusson, qui veut s’attaquer aux marins espagnols échoués sur les côtes islandaises. S’y mêlent les souvenirs de sa jeunesse et d’Ásdís, Helga, Katrín, ses amours impossibles …
Les œuvres de Jón Kalman Stefánsson, ancrées dans son Islande natale, racontent la quête de soi dans les fjords, la nuit et le froid. Corps célestes à la lisière du monde ne fait pas exception à la règle, même si c’est la première fois que l’écrivain fait une incursion dans le passé lointain de son pays. Cette chronique islandaise mêle en effet la grande Histoire à une histoire familiale singulière. Associant naturalisme, poésie et onirisme, elle fait aussi la part belle à l’introspection à travers la forme épistolaire d’une confession écrite à une destinataire inconnue. Philosophie, morale et religion s’y conjuguent pour interroger le chaos du monde et tenter de donner un sens à l’Histoire. Dans des paysages rudes, écrasés par le froid et enveloppés de brouillard, tout n’est que mystère : quel est le passé du révérend Pétur, qui lui a valu d’être révoqué deux fois de sa charge ? Qui est cette « exquise » tardivement nommée ? Quelle sera l’issue du conflit qui oppose Pétur et Magnusson quant au sort des marins espagnols ? On se laisse emporter par la belle écriture de Stefánsson – un coup de chapeau au traducteur, Éric Boury -, par l’exotisme septentrional des patronymes et des toponymes pour lesquels l’auteur semble avoir un goût particulier, et qui nous entraîne aux confins du monde réel, quelque part entre mer et montagne, au pays des aurores colorées.
Jón Kalman Stefánsson confirme avec Corps célestes à la lisière du monde son talent de conteur hors du commun. S’attachant à un des épisodes les plus sombres de l’histoire de l’Islande, le Spánverjavigin, il donne vie à un pays et à une foule de personnages, tout en brossant, à la première personne, le portrait d’un homme avide d’une vérité qui ne saurait être que « complexe et contradictoire » et dont les interrogations, à une époque de grands bouleversements, font écho aux questionnements contemporains. Et surtout il oppose aux tragédies le pouvoir de l’écriture : » Celui qui écrit, il en est convaincu, peut véritablement vaincre une armée, l’emporter sur un empereur, retourner l’opinion des foules, et retrouver ce qui est oublié, ce qui a disparu, pour le ramener parmi nous et le ressusciter. »
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Anne Randon
