Nos 50 albums préférés des années 80 : 15. R.E.M – Murmur (1983)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Murmur de R.E.M, le premier disque d’un groupe qui allait connaitre son heure de gloire 10 ans après, et devenir le symbole de la prise de pouvoir du rock alternatif…

REM 83
Photo Credit: Sandra Lee-Phipps

Nous sommes en 1983, je suis en quatrième, les multiples tubes tirés de Thriller sont dans toute les têtes et résonnent dans les cours de récréation. Impossible d’y échapper. La solution pour découvrir autre chose, c’est mon oncle. Celui qui a une connaissance encyclopédique du rock et du jazz, et chez qui il y a toujours toutes les nouveautés intéressantes, achetées ou empruntées à la médiathèque locale. Pendant que les grands papotent, c’est le moment de mettre le casque et de plonger dans l’inconnu. Quelques années plus tôt, la découverte dans ces conditions de The River avait été un choc, celle de Total Control des Motels un bouleversement. Ce dimanche d’automne allait être le point de départ d’une passion musicale qui allait durer plus de 15 ans, jusqu’à Up! en 1998.

Murmur rectoLa séduction commence par cette pochette magnifique et intrigante, ce nom de groupe bizarre avec les trois lettres qui se détachent, et ce champ de mauvaises herbes dont j’apprendrai des années après qu’elles s’appellent kudzu. La photo a été prise près d’Athens par Michael Stipe. Quant au recto, il présente un pont abandonné depuis plus d’un siècle, qui est depuis devenu un lieu de pèlerinage pour les fans du groupe, au point d’empêcher sa démolition programmée par la municipalité d’Athens.

Quand Murmur sort en avril 1983, sur le label IRS dirigé par Miles Copeland, le frère de Stewart, batteur de Police, pas grand monde en France n’a encore entendu parler de R.E.M. Le groupe s’était formé en réunissant deux duos : Peter Buck et Michael Stipe qui se sont rencontrés quand ce dernier venait chercher ses disques au magasin dans lequel Peter travaillait ; Mike Mills et Bill Berry qui jouaient quant à eux déjà ensemble depuis quelques temps dans d’obscurs combos. Une connaissance commune qui organisait une fête a eu l’idée de leur demander de se réunir début 1980, alors que Mills avait parmi ses connaissances un autre Copeland, Ian, qui était organisateur de concerts. L’Histoire était en marche, et les bonnes fées penchées sur son berceau ont permis au jeune groupe de se faire les armes, avec des premières parties de Police, générant un buzz assez rapide. Il faut dire que le mélange était détonnant : des musiciens établis comme Mills et Berry, un guitariste fou des Byrds et responsable d’arpèges magnifiques, et surtout un chanteur charismatique, au  style incantatoire et écrivant des paroles volontairement (ou non…) incompréhensibles.

Murmur versoUn premier 45 tours sort en 1981. Produit par un certain Johnny Hibbert, son objectif principal était d’être une carte de visite pour pouvoir décrocher des gigs auprès des salles locales. Il comprend deux titres, Sitting Still et surtout Radio Free Europe. Même si le groupe a renié ce disque en lui trouvant un son affreux, Radio Free Europe a été remarqué et a permis au groupe d’être signé sur IRS. Le premier E.P, Chronic Town, ne tarde pas, et permet au groupe de parfaire sa réputation en tournant aux côtés de Gang of Four. R.E.M. en vend 20.000 exemplaires, et commence à élargir sa fan base. Après avoir racheté à Hibbert les droits de son 45 T, le groupe rentre en studio avec un quasi débutant aux manettes, Mitch Easter. Ce choix est déterminant. Préféré à un Stephen Hague que le label voulait imposer, Easter va façonner le son organique de Murmur et être avec son compère Don Dixon un élément primordial de la fascination à venir.

La nouvelle version de Radio Free Europe ouvre le disque, la guitare de Buck carillonne et Stipe chante une suite de mots qui ne semblent pas liés les uns aux autres. En choisissant comme titre le nom d’une radio de propagande américaine créée en 1950 à Munich, pour lutter contre l’influence communiste, on pourrait penser que le groupe a un objectif politique. Que nenni, et Stipe est le premier à reconnaître que les paroles ne veulent rien dire. Il faudra des années au groupe pour en oser qui font sens, sa conscience politique s’affirmant, notamment sur des titres comme Cuyahoga en 1996. En 2025, Radio Free Europe sera ressortie dans toutes ses versions pour aider la dite radio à survivre après avoir été visée par Donald Trump qui souhaiter la démanteler en même temps que d’autres agences gouvernementales. Nous ne résistons pas au plaisir de citer Mike Mills sur cette ressortie opportune : « Les journalistes de Radio Free Europe emmerdent les dictateurs depuis 75 ans. Vous savez que vous faites votre travail lorsque vous vous faites les bons ennemis. Joyeuse journée mondiale de la liberté de la presse à Radio Free Europe ». Merci Mike, on t’aime.

Murmur Face 1Mills est le premier qu’on entend sur le second morceau, Pilgrimage, sa ligne de basse étant suivie par l’écho de la voix de Stipe, et des paroles qu’on a presque du mal à entendre « Take A Turn / Take A Fortune ». On ne sait pas trop de quoi il parle, mais quel instant magique quand les harmonies de Buck et de Mills l’accompagnent. On notera l’utilisation de la formule assez intraduisible « Speaking in tongues », qui servira la même année comme titre du nouvel album des Talking Heads. Nouvelle mode, hasard, ou quelqu’un a copié ? (Stipe, Byrne, au rapport messieurs !)

Laughing est tout aussi magique, commençant en reggae peut-être en souvenir de leurs premières parties de Police ?
Talk About The Passion est le morceau de l’album que j’ai le plus écouté. Derrière un riff simplissime de Buck, un violoncelle discret et les chœurs de Mills combinés à la voix de Stipe, la mélodie touche au cœur. Plus de 30 ans plus tard, le frisson est toujours là, et difficile à expliquer. Certains critiques placent le titre dans temps faibles du disque, à vous de vous faire une opinion. Moral Kiosk a une énergie plus punk, et a la malchance d’être situé entre deux monstres, puisque Perfect Circle est… absolument parfaite. C’est la première ballade du groupe, un genre dans lequel ils vont exceller jusqu’à l’apothéose Everybody Hurts.

Murmur Side 2Cette première face idéale va définir l’indie rock qui prendra le pouvoir dans les années 90. On s’imagine encore à la fac, dans une soirée avec des potes branchés l’écoutant en boucle. Alors oui, c’est vrai la deuxième face est plus faible, surtout parce que l’album finit par les deux titres les plus dispensables, We Walk et West of the Fields. Quant à 9-9, on ne sait pas trop à quoi ça fait référence. Un score de rugby peut être, sans essai forcément… Comme pour The Joshua Tree, le sequensing a-t-il été fait en classant les titres en fonction de leur qualité supposée ? Le fait est que, s’ils n’ont rien de honteux, ils ne figureront pas sur les compilations du groupe. Le groupe reprendra cette mauvaise habitude en plaçant Superman à la fin de Life’s Rich Pageant, et surtout l’abominable I’m Gonna DJ pour clôturer Accelerate en 2008. Oui je sais, Find The River… mais vous en connaissez des mauvais titres sur Automatic For the People, sérieusement ?

Cela serait une erreur néanmoins de se contenter de laisser la face A sur la platine sans retourner le vinyle. Deux splendeurs absolues nous attendent de l’autre coté. Shaking Though bien sûr, quintessence du R.E.M qu’on aime, mélancolique et bouleversant. Et puis, naturellement, Sitting Still, qu’ils ont décidément bien fait de racheter pour la placer sur l’album. Ah ces arpèges de Peter Buck… Oui comme face B d’un premier single, c’était « correct »…

Alors est-ce là le meilleur album de R.E.M ? Ce qui est sûr, c’est qu’à cette époque, il n’y avait pas deux groupes à jouer comme cela, à arriver à faire la synthèse entre les Byrds et le punk, à réussir à être aussi inventifs avec des instruments et des mélodies aussi simples. Ce disque est le premier d’une série phénoménale. Entre 1983 et Orange en 1988, R.E.M sera intouchable, avec un succès d’estime grandissant : une nouvelle merveille sortira chaque année… avant que Losing My Religion ne change la trajectoire du groupe.

Laurent Fegly

R.E.M – Murmur
Label : IRS
Date de parution : 12 avril 1983

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