Après la Salle des profs, İlker Çatak revenait à Berlin avec un film sur la Turquie d’Erdoğan, et est reparti avec l’Ours d’or. Yellow Letters n’est ni le thriller ni le pamphlet politique annoncé, mais un drame intime d’une rare justesse sur ce que la répression fait, de l’intérieur, à un couple et à une famille.

Dans la série des mensonges (ou demi-mensonges, si on veut bien être gentils) promotionnels destinés à soutenir en salle dont on doute qu’il intéresse le public français, nous vous offrons cette semaine le « Un thriller politique saisissant » attribué sur l’affiche aux Inrockuptibles. Le problème est que Yellow Letters, le nouveau film de İlker Çatak (il nous avait offert la Salle des profs, qui avait fait son petit effet en 2024), n’est ni un thriller, ni réellement un film politique – au moins au sens classique du terme, on y reviendra -, ni « saisissant » : ce qui garantira qu’une partie du public, attiré dans les salles par une fausse promesse, en sortira frustrée par un film qui vaut mieux que d’être aussi mal « vendu ».

S’il y avait une critique régulièrement formulée contre la Salle des profs en dépit de son efficacité et de son succès, c’était la maîtrise totale par İlker Çatak de ses effets, qui frôlait la manipulation. C’est donc une bonne surprise de réaliser qu’il joue cette fois sur un registre bien différent, celui d’une belle subtilité émotionnelle, reposant sur la direction de ses deux excellents acteurs : Özgü Namal et Tansu Biçer forment à l’écran un couple d’intellectuels « de gauche » d’une authenticité rare, et échappant aux stéréotypes du genre. Yellow Letters n’est pas comme son prédécesseur un film qui prend le contrôle de son spectateur, mais au contraire un film qui lui demande de s’immerger patiemment dans l’histoire de ce couple devant se réinventer lorsque son univers s’écroule autour de lui, pour arriver à le comprendre et à vibrer avec lui au cours de cette épreuve.
Nous ne voulons pas nier pour autant le passionnant contexte politique de cette histoire, inspirée par la vague de purges déployée par le gouvernement d’Erdoğan à partir de 2016, s’en prenant en particulier à tous les intellectuels et les universitaires « de gauche » du pays. Le point de départ est l’annulation de la pièce écrite par Aziz et interprétée par son épouse Derya, imposée par l’administration de la ville d’Ankara, rapidement suivie par le licenciement d’Aziz de l’université où il enseigne. Sans ressources financières, la famille – Aziz et Derya ont une fille en pleine crise d’adolescence, Ezgi – n’a pas d’autre solution que d’aller s’installer à Istanbul chez la mère d’Aziz, pour y reconstruire leur vie. Cette reconstruction va mettre en lumière les contradictions, les illusions, voire les mensonges sur lesquels était basée leur existence… Et c’est là le véritable sujet du film, le moins évident, mais le plus passionnant.
Yellow Letters raconte comment la répression menée par l’Etat s’infiltre dans la cellule familiale, et érode les rapports amoureux et familiaux, ce qui est un angle finalement peu vu au cinéma. L’intelligence de İlker Çatak, même si l’on imagine bien que c’est « forcé » par l’impossibilité de filmer en Turquie un tel sujet, c’est de mettre en scène son film dans un univers occidental (avec Berlin dans le rôle d’Ankara et Hambourg dans celui d’Istanbul, comme il est écrit malicieusement au générique !), « universalisant » la situation décrite. On imagine bien que nombre de familles États-Uniennes sont passées, et passent encore, par des épreuves similaires après les milliers de licenciements politiques opérés par le gouvernement Trump !
Mais Yellow Letters, au-delà de son aspect directement « politique », montre avant tout comment la pression économique et l’isolement social, induits par la perte d’emploi, minent les individus, et détruisent la relation dans le couple. Et c’est cet aspect de « drame psychologique » qui reste le plus en mémoire quand on quitte la salle, puisqu’il oblige chaque spectateur à s’interroger sur la solidité de la cellule familiale dont il fait partie, et sur sa dépendance vis à vis de la situation économique générale.
İlker Çatak, après la mécanique froide de La Salle des profs, surprend par une subtilité émotionnelle qui mérite mieux que les salles à moitié endormies où son dernier film végète.
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Eric Debarnot
