Avec Digger, Alejandro González Iñárritu retrouve ses obsessions, sa démesure et son goût de la mise en abyme, entraînant un Tom Cruise en quête de performance dans une farce apocalyptique qui lorgne vers Dr Folamour.

Avertissement : cette critique inclut un certain nombre de spoilers
Les projets à risque s’amoncellent pour Warner, qui avant de tomber sous la coupe de Paramount, pourrait s’offrir au moins un baroud d’honneur en réunissant Iñárritu et Tom Cruise, qui n’avait pas fréquenté le cinéma d’auteur depuis… Magnolia et Eyes Wide Shut il y a 27 ans – à moins de comptabiliser Spielberg et sa Guerre des mondes en 2005.
Digger pourrait s’avérer prometteur, en faisant abstraction des évolutions de la filmographie de son réalisateur, qui, à l’image de son personnage éponyme armé de sa pelle à forer, creuse inlassablement le même sillon de la surenchère. Personne, ou presque, n’a vu Bardo, son précédent opus sorti directement sur Netflix, boursouflure de près de 3 heures sur la création, dont le flop légendaire n’a visiblement pas refroidi l’auteur. Digger en est une nouvelle itération, sans doute galvanisée par la présence d’une star planétaire dont le seul nom, croit-on, suffira à attirer les foules.
La farce apocalyptique convoque bien évidemment le modèle de Dr Folamour, où un monde aux mains de dégénérés se précipite vers sa fin, dans un délire satirique où l’on ne s’embarrasse pas de finesse : trognes patibulaires, grand angle et contre plongées déformants, rien ne manque. Iñárritu travaille comme toujours la forme, en insistant particulièrement (et pour cause) sur la facticité de ses décors et de ses personnages présentés comme des pantins fardés, rappelant souvent l’esthétique d’un Roy Andersson… à la différence notable que son cinéma est bien plus verbeux, pour ne pas dire bavard.
C’est là la première limite de son écriture, qui aligne les tirades et les morceaux de bravoure où Cruise, à la recherche de son Oscar, surjoue à loisir, consentant de temps à autre à certains interlocuteurs la possibilité d’enfoncer le clou pour nous expliquer que ce monde est cynique, pourri jusqu’à la moelle, et que les méchants sont mauvais. On pourra au moins se satisfaire de voir une star de cet acabit singer frontalement la sinistre comédie politique qu’est devenue l’administration Trump, fanatisée par la religion et le fric.
Car Iñárritu ne pouvait évidemment pas s’en tenir à un conte philosophique fantasque : il lui faut, comme il l’avait déjà pratiqué dans Birdman ou Bardo, doubler tout son discours d’une mise en abyme abyssale, où le récit premier se révèle être une pièce de théâtre jouée par les différents protagonistes, qui s’interrompent régulièrement pour commenter la prestation et briser le quatrième mur. La béquille est facile, notamment lorsque Cruise, qui joue donc un comédien jouant Digger, considère que le rôle qu’on lui force à jouer est excessif et caricatural. Puisque le cinéaste se recycle, je serais très tenté d’en faire de même en reprenant mot pour mot ce que j’avais écrit à propos de Bardo : « Parade facile et putassière, visant à anticiper et désactiver la critique, la mettant dans la bouche d’un personnage détestable pour inciter à une mise à distance. La lucidité d’Iñárritu n’est même plus à mettre à son crédit : elle alimente cette construction générale où la pose l’emporte largement sur la sincérité. »
La distance prise avec la mise en scène théâtrale n’est finalement qu’une surcouche : elle permet, de temps à autre, une vue d’un public de spectateurs, et une révélation de certains trucages, dans une perspective en réalité purement plastique. Surcouche qui s’ajoute à une écriture déjà saturée par un trop grand nombre de personnages inutiles, défilé de comédiens talentueux sous-exploités dans des éléments secondaires stériles (Sandra Hüller, Jesse Plemons), de blagues lourdes sur le cancer rectal et de longueurs insupportables (la scène de la chambre froide, pitié). Un brassage de vide pour beugler – wait for it – que le monde s’effondre, et prétendre in fine qu’il ne nous reste que la fiction pour pouvoir nous en soulager. Devant un résultat aussi autosatisfait que cherche à nous vendre Iñárritu, on est en droit d’en douter.
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Sergent Pepper
