[Interview] Jean-Sébastien Nouveau (Les Marquises) – 2e partie : Revenir au monde d’origine

Avec Malaterre, Jean-Sébastien Nouveau revient vers un monde plus intime, celui de l’enfance, des paysages, des animaux et des sensations qui ont façonné son imaginaire. Un territoire où les souvenirs ne disparaissent jamais vraiment, mais continuent de se transformer, jusqu’à devenir matière musicale.

© Lilian Thévenon

Mon enfance est elle aussi devenue un univers imaginaire.

On ne quitte jamais vraiment son enfance. On ne règle finalement jamais tout à fait ce que l’on a vécu dans ces premières années :       on apprend simplement à vivre avec. L’enfance revient ainsi régulièrement dans l’art, de la musique à la littérature, de la peinture au cinéma. Chez Jean-Sébastien Nouveau, et dans Malaterre, le nouveau disque des Marquises, elle n’est pourtant pas un paradis perdu. Elle constitue un territoire encore présent, qui continue de vivre dans notre temps d’aujourd’hui.

Malaterre reconstitue de manière profondément sensorielle ce monde-là : celui des animaux qui nous observent, des rivières, des paysages et de ces espaces minuscules qui, dans l’enfance, nous paraissaient immenses. Un monde où les souvenirs, les sensations et l’imaginaire se mêlent jusqu’à devenir indissociables. Il fallait bien cet échange avec Jean-Sébastien Nouveau pour mieux comprendre cet état dans lequel nous plonge Malaterre, œuvre de sensorialité, de sensibilité et de singularité, où l’enfance ne cesse jamais tout à fait de nous accompagner.

Benzine : Est-ce que travailler à partir de souvenirs personnels est plus difficile que de construire un univers imaginaire, comme tu l’avais fait pour Pensée Magique ?

Jean-Sébastien : Pas vraiment, car aujourd’hui, mon enfance est elle aussi devenue un univers imaginaire en quelque sorte. Mes souvenirs et mes fantasmes se mêlent ; tout s’est reconstruit et se reconstruit sans cesse. C’est un monde toujours à redécouvrir.

Benzine : À quel moment un souvenir cesse-t-il d’être un souvenir pour devenir une matière artistique ? Malaterre travaille les territoires de la mémoire, comment l’expliques-tu ?

Jean-Sébastien : Je ne sais pas du tout… J’ai la sensation de beaucoup suivre mon instinct, et de découvrir ce que je fais en le faisant ou même après. Le processus le plus conscient est dans la mise en forme, la structuration des paroles, de la musique. Pour le reste, je balance les jumelles pour ne garder que le flou, pour citer Bashung dans Sommes-nous. Plus je reste étranger à ce que je fais, plus ça me plait. Je veux que le processus créatif, ce qui m’habite, me surprenne aussi.

Benzine : Le disque est présenté comme autobiographique, mais les textes ne racontent pas vraiment une histoire suivie. Ils procèdent plutôt par images, sensations et fragments. Est-ce une manière de parler de soi sans passer par le récit ?

Jean-Sébastien : Je ne suis pas un adepte du récit, car mes souvenirs et mes sensations ne s’articulent pas ainsi. Tout s’y entremêle : le passé, le futur, les souvenirs, les fantasmes… Je perçois plutôt ça comme un trip.

Benzine : Est-ce que tu cherches à faire ressentir quelque chose à l’auditeur plutôt qu’à lui transmettre une histoire précise ?

Jean-Sébastien : Oui, c’est ça qui m’intéresse. Qu’il fasse une sorte de voyage où sa conscience s’estompe pour se laisser happer par ses sensations, et qu’il ressorte un troublé après l’écoute du disque.

Benzine : Le titre Malaterre désigne à la fois un lieu imaginaire lié à l’enfance et un lieu réel. Qu’est-ce que ce mot contient pour toi : un paysage, une période de la vie, un sentiment ou plusieurs choses à la fois ?

Jean-Sébastien : C’est Martin qui a eu l’idée de ce titre, et il en parlerait sans doute mieux que moi. Pour moi, ce mot désigne un peu la terre d’origine, le lieu d’où tout part et se forge. La dimension  mauvaise terre  me plaisait aussi, comme s’il y avait dès la naissance un sort jeté avec lequel il faut composer toute sa vie.

Benzine : Tu sembles revenir vers un monde très concret : une cour d’école, des silos, un tilleul, une pièce du fond, l’odeur de l’essence, des Legos. Est-ce que ces détails sont plus importants pour toi que les souvenirs eux-mêmes ?

Jean-Sébastien : Ce sont des totems et des images fortes pour moi. En fermant les yeux pour penser à mon enfance, à mon village, à ma maison ou à mon école, ces images me sont venues naturellement. Comme des traces éparses, des visuels fulgurants et des sensations qui reviennent arbitrairement à ma mémoire.

Benzine : Dans Vers des lueurs, tu écris : Le tilleul, la cour de l’école, les silos, l’odeur de l’essence, les Rafales, la pièce du fond / Mes Legos, tout est là.  Est-ce que tu avais ces images en tête avant d’écrire la chanson ou sont-elles apparues progressivement pendant le travail ?

Jean-Sébastien : C’est apparu naturellement à la fin du morceau, après avoir pris conscience que je narrais mon désir de m’évader de cette campagne dans la partie précédente. Le rythme est hypnotique, il monte, mais dans la dernière partie, tout semble repartir en arrière, se rembobiner. Je reviens inéluctablement à la case départ, et tout ce que j’ai laissé refait surface.

Benzine : Les paysages occupent une place importante dans Malaterre, mais ils ne sont jamais de simples décors. Ils semblent parfois accueillir les personnages, parfois les retenir. Quelle place le paysage occupe-t-il dans ton écriture ?

Jean-Sébastien : Pour moi, ces paysages sont tout. Ils ne sont pas seulement le cadre, ils sont le monde. L’Étendue évoque la naissance de ce monde, mais à la fin du morceau, la vie se retire pour ne laisser que les paysages, sans hommes, sans vie. Et je trouve cela tout aussi beau.

Benzine : Dans Terrefondrée, le narrateur se cache dans les branches, dans la combe, à la lisière. Cette idée de refuge revient-elle à une expérience précise ou plutôt à une sensation que tu connais depuis longtemps ?

Jean-Sébastien : Cela vient d’une sensation que j’ai depuis l’enfance et qui me revient encore dans certaines conditions. Enfant, quand j’étais fâché ou en colère, il m’arrivait de faire mine de m’échapper de la maison pour inquiéter ma mère. Je sautais le barbelé pour aller dans les champs. J’avais le fantasme de fuir pour toujours, tout en désirant que ma mère vienne me chercher pour me réconforter. Le morceau parle de cette ambiguïté : le désir de fuir et celui d’être retrouvé.

Benzine : La chanson évolue ensuite vers une rencontre : Quelqu’un approche / Pour me chercher . Est-ce que tu pensais à un personnage précis ou à une forme de retour vers les autres ?

Jean-Sébastien : Je pensais à ma mère, à ma compagne, à une personne chère qui pourrait me réconforter.

Benzine : Dans La Rivière, on trouve une route derrière soi, un chien sur l’autre rive et un chemin qui s’arrête. Comment cette scène est-elle née ?

Jean-Sébastien : J’ai fermé les yeux et je me suis imaginé sur un bateau, au fil d’une rivière, en observant ce qui pouvait se passer !

Benzine : Tu écris : Ça n’est pas un signe, ni un présage. Pourquoi était-il important de préciser que cette image ne devait pas nécessairement être interprétée comme un symbole ?

Jean-Sébastien : Parce qu’on a parfois tendance à voir des signes partout, alors que les choses sont parfois juste ce qu’elles sont. Ici, les images défilent et c’est tout ; il n’y a pas à y chercher un sens spécifique.

Benzine : Les animaux sont très présents sur l’album : les oiseaux, le lièvre, le loup, le chien et les serpents. Viennent-ils de souvenirs réels, d’observations personnelles ou d’un imaginaire plus ancien ?

Jean-Sébastien : Je pense que c’est un mélange de tout cela, en effet.

Benzine : Dans L’Étendue, le lièvre observe les hommes et leur agitation comme un dilemme. Est-ce que le fait de regarder le monde depuis un point de vue animal t’aide à déplacer ton regard sur les êtres humains ?

Jean-Sébastien : C’est une vraie colle ! Je ne sais pas trop… Mais d’un point de vue extérieur, on peut légitimement se demander à quoi nous jouons et ce qui nous agite autant.

Benzine : Est-ce que les animaux te permettent d’exprimer certaines choses que tu ne pourrais pas dire directement à travers un personnage humain ?

Jean-Sébastien : Je perçois les animaux un peu comme dans la scène de la rivière dans La Nuit Du Chasseur (The Night Of The Hunter) de Charles Laughton. Les hommes sont pris dans leurs histoires, prisonniers des scénari de leurs vies, avec leurs intrigues d’humains. Et à côté de ça, les animaux sont juste là au bord de la rivière, ils vivent, ils observent. Les animaux me permettent juste de montrer que la vie passe avec ou sans les hommes, et avec ou sans intrigues. Ils sont juste là, à habiter le monde.

Benzine : Les textes parlent beaucoup de disparition : les corps qui s’effacent, les souffles qui restent, ce que personne ne gardera. Est-ce que Malaterre est aussi un album sur l’oubli, et pas seulement sur la mémoire ?

Jean-Sébastien : Je me demande souvent ce qu’il me restera de cette campagne, de cette maison et de ces espaces lorsque mes parents ne seront plus là, ou si la maison venait à disparaître… Que me restera-t-il de cette nature et de ces lieux ? Ils continueront de vivre, mais en dehors de moi, comme des étrangers, et cela me chagrine. Mais ma vie actuelle est bien ailleurs

Benzine : Dans Ode aux oubliés, tu alignes les mots une proie, un piège, un leurre, une brèche, un rêve. Est-ce que tu les considères comme différentes possibilités de fuite ou d’échappée ?

Jean-Sébastien : Disons que l’on cherche des voies et des ouvertures dans sa vie, puis qu’on se trompe : on prend un chemin qui s’avère être une impasse, on aperçoit une ouverture et c’est un gouffre. On cherche constamment des moyens de s’échapper ou de trouver quelque chose, mais sans jamais vraiment savoir si l’on se leurre ou si l’on avance.

Benzine : L’Ouverture semble marquer un changement : Ne plus se cacher / Enfin s’oublier / Ne plus disparaître / Tout revoir . Est-ce que tu vois une progression entre le retrait de Terrefondrée et cette volonté de réapparaître ?

Jean-Sébastien : J’ai écrit  L’Ouverture  lorsque nous attendions notre fille. Ma compagne était enceinte et j’avais très peur de ce qui allait advenir. J’allais devoir faire face au présent qui s’imposait à moi, ainsi qu’au passé qui allait servir de socle à ce futur. C’est un peu la suite de Terrefondrée d’une certaine manière : sortir de soi-même, ne plus se cacher et être pleinement présent à ce qui vient.

Benzine : Dans Vers des lueurs, le désir de partir vers un endroit inconnu finit par ramener le narrateur vers les images de l’enfance. Est-ce que l’éloignement est parfois nécessaire pour retrouver ce qui était resté près de soi ?

Jean-Sébastien : Ce qui est sûr, c’est que le retour n’est jamais simple. Revoir mes parents et revenir dans ma maison d’enfance me ramènent toujours à mon état d’enfant, et l’adulte que je suis a du mal à trouver sa place.

Benzine : Le dernier morceau, Personne ne s’éloigne, emprunte son titre à un recueil d’Olivier Vossot. Pourquoi cette phrase t’a-t-elle semblé suffisamment importante pour donner son titre à la chanson et, peut-être, à l’ensemble du disque ?

Jean-Sébastien : Olivier est un ami d’adolescence de Martin et moi. Ados, nous faisions de la musique ensemble chez mes parents. C’est Martin qui a eu l’idée de lui emprunter ce titre ; il colle parfaitement au morceau et je le trouve très beau. C’est d’ailleurs une magnifique formule pour conclure un album.

Benzine : À la fin de Personne ne s’éloigne, tu évoques des gestes très simples : laver son linge, ramasser le bois, souffler le feu, brasser la terre, coucher les herbes. Est-ce que le disque revient finalement vers une manière très concrète d’habiter le monde ?

Jean-Sébastien : Oui, en quelque sorte. Être là, observer ce qui se passe autour et habiter le monde simplement.

OLIVIER VOSSOT — Une histoire qui ne s’éloigne pas

(Son poème Personne ne s’éloigne a été adapté sur Malaterre)

© DR / L’Échappée Belle Édition

Olivier Vossot et Jean-Sébastien Nouveau se connaissent depuis l’adolescence. Ils ont fait de la musique ensemble, bien avant que les chemins de chacun ne prennent des directions différentes. Nouveau deviendra musicien avec Les Marquises, Vossot poète. Trois livres jalonnent depuis son parcours : Personne ne s’éloigne (L’Échappée belle, 2017), L’écart qui existe (Les Carnets du Dessert de Lune, 2020) et fils (Éditions de La Crypte, 2023). Trois livres où reviennent la mémoire, les liens, les traces et ce qui demeure. Alors le titre Personne ne s’éloigne prend une autre résonance lorsqu’on le rapproche de l’histoire de Jean-Sébastien Nouveau. Parce qu’il y a les disques, les années, les vies qui bifurquent. Et puis ces amitiés anciennes qui, elles, continuent de faire leur chemin.

Benzine : Malaterre est un album plus directement chanté en français et plus personnel que plusieurs de tes précédents disques. Est-ce que tu as eu le sentiment de prendre un risque différent cette fois-ci ?

Jean-Sébastien : Je trouve ça surtout plus naturel. Je me suis senti très à l’aise avec le français pour une fois et j’ai trouvé la façon de chanter qui me correspondait.

Benzine : Est-ce que chanter en français t’a obligé à modifier ta manière de penser la mélodie, le rythme ou la place des mots dans la musique ?

Jean-Sébastien : Je pense que ça m’a rapproché d’un parlé chanté que j’utilisais déjà, mais que j’ai réussi à mieux maîtriser. Pour la première fois sur ce disque, je suis satisfait de mes interprétations vocales. J’ai le sentiment d’avoir trouvé véritablement la façon de chanter qui me convenait, de bien poser ma voix, d’être dans une sorte de justesse par rapport à qui je suis.

Benzine : Quand tu regardes aujourd’hui les différents albums des Marquises, est-ce que tu les vois comme des mondes séparés ou comme les différentes couches d’un même paysage ?

Jean-Sébastien : Comme des mondes distincts qui cohabitent dans le même univers ! Comme un archipel.

Benzine : Qu’est-ce que tu penses avoir retrouvé avec Malaterre ? Et qu’est-ce que tu sais désormais que tu ne retrouveras probablement jamais ?

Jean-Sébastien : Je pense que faire Malaterre m’a aidé à reconstruire le monde de mon enfance en y infusant mon imaginaire actuel.

Propos recueillis par Greg Bod

Malaterre sortira le 16 octobre 2026 sur le label Infradisque.

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