Gabriel Tallent nous entraîne dans l’Amérique des exclus avec deux adolescents, passionnés d’escalade et liés par une profonde amitié. Un roman écrit dans une langue vigoureuse qui voit se confronter rêves et réalité et illustre la difficulté de donner un sens à sa vie.

Je n’avais pas été vraiment convaincue par le premier roman de Gabriel Tallent, My absolute darling : j’y avais vu une complaisance pour le sordide qui m’avait rebutée. J’ai retenté ma chance avec le second, La Voie, paru au mois de janvier dernier dans la traduction de Laura Derajinski. Histoire d’une amitié, réflexion sur la difficulté de faire des choix, de concilier ses désirs profonds et les attentes de la société, de donner un sens à sa vie, La Voie montre, au coeur du désert californien des Mojaves, deux adolescents, Dan et Tamma, unis par une même passion pour la varappe.
Inséparables, Dan et Tamma, qui sont tous les deux en dernière année de lycée, n’en sont pas moins fort différents. Dan est un élève sérieux, que ses parents poussent vers l’université et pour qui ils rêvent d’une belle carrière. La cancre Tamma, « à l’âme de beatnik et aux mains d’orang-outan », mal aimée par sa famille, songe avant tout à sa survie et n’envisage sa vie que sur une arête rocheuse. Mais ils partagent la même terreur de l’enfermement, dans un foyer qui bride leurs désirs, dans un lycée oppressant, dans une histoire sociale où leur avenir est déjà écrit. Leur liberté, c’est la grimpe, la seule activité où ils oublient leurs tourments et se sentent vivants, où leur amitié se concrétise par la confiance absolue que chacun a en l’autre. C’est ainsi que le roman nous offre de superbes passages montrant Dan et Tamma qui, après avoir plongé leurs mains dans la magnésie, attaquent une paroi, tombent dans le sable, se relèvent et remontent inlassablement, couverts de bleus et d’écorchures.
Point d’ambiguïté dans cette histoire d’amitié entre Dan et Tamma – qui est homosexuelle – mais l’évidence d’une complicité qui va jusqu’à l’intimité que donne la proximité des corps tendus vers un même objectif et souvent dépendants l’un de l’autre. Si elle est née de leur passion commune pour l’escalade et de leur sentiment commun de marginalité, leur amitié en est plus que la conséquence. « Ils avaient quelque chose d’extraordinaire, et ce n’était pas l’escalade, c’était leur amitié. » Pour différents qu’ils soient, c’est ensemble que les deux adolescents se cherchent, doutent et rêvent. Mais ce sont aussi la pauvreté de Dan et Tamma, leurs limites physiques, leurs responsabilités familiales, qui menacent de compromettre leur rêve de partir sur les routes à la recherche des meilleurs spots et pour Tamma de devenir une grimpeuse d’exception. Et là est l’un des enjeux du roman : le principe de réalité pourrait-il venir menacer une amitié déjà fragilisée par les fractures du monde adulte ?
Le titre original du roman, Crux, désigne dans le vocabulaire de l’escalade le passage le plus périlleux d’une voie, celui où se révèle le tempérament du grimpeur, où s’affirme son véritable caractère. Et la détermination ne fait défaut ni à Dan ni à Tamma, malgré un équipement insuffisant qui compromet gravement leur sécurité : « Le monde était une paroi vertigineuse et périlleuse, théâtre de nos mouvements précaires et malhabiles, et c’était un immense privilège d’avoir simplement l’occasion d’essayer. Elle songea, c’est possible d’avancer, ce n’est pas une voie facile mais cette voie est là, quelque part, et putain, je vais la trouver. » On le voit, le « crux » prend dans le roman un sens métaphorique. En Français aussi d’ailleurs, puisque la voie, c’est aussi celle que l’on cherche, en particulier à l’adolescence. Un avenir que Dan et Tamma doivent affronter courageusement s’ils veulent échapper à la vie sinistre qui leur est promise, à l’image de celle de leurs parents.
Plus lumineux que My absolute darling, La Voie ne m’a pas totalement séduite. Sans doute parce que le monde de l’escalade ne m’attire pas particulièrement et que même s’il a une fonction avant tout métaphorique, il est omniprésent dans le roman, avec force descriptions et termes techniques. Mais on ne peut rester insensible au lien singulier qui unit Dan et Tamma, à la langue vigoureuse et souvent crue de leurs échanges. On ne peut manquer d’y voir, loin du « rêve américain », un saisissant portrait de l’Amérique des exclus, de ceux qui avancent dans la vie sans filet de sécurité et ne peuvent compter que sur leur talent et leur détermination pour réaliser leurs rêves.
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Anne Randon
