Six ans après Riderstorm, Kael Smith revient avec Dust of Stars, un album où les guitares semblent porter la mémoire des disparus tandis que les voix, les souffles et les silences dessinent peu à peu un paysage tourné vers la lumière, la transmission et les traces que nous laissons derrière nous.

Les paysages traversent nos vies comme des témoins silencieux. Ils sont là lorsque nous marchons, lorsque nous quittons un endroit, lorsque nous revenons des années plus tard sur un chemin que nous pensions avoir oublié. Entrer dans la nature est d’abord une expérience des sens : marcher dans la nuit en essayant de retrouver son chemin, écouter les bruits autour de soi, reconnaître une odeur de terre humide, sentir sous ses pieds la mousse ou les feuilles, apercevoir entre les branches une lumière à peine perceptible. Il suffit parfois de très peu pour que le paysage cesse d’être un simple décor et devienne une expérience intime.

Il y a ce vertige particulier qui naît lorsque, au détour d’un petit chemin forestier, on croise le regard d’un chevreuil. Il n’est ni vraiment apeuré, ni tout à fait assuré. Il nous observe quelques secondes avant de disparaître entre les arbres, nous laissant avec cette étrange impression d’avoir été, nous aussi, observé par le paysage. Plus loin, parmi la mousse et l’humus, c’est une autre vie qui se révèle : celle des insectes, des champignons, des graines, des minuscules créatures dont nous ignorons presque tout. Ces petites noisettes que l’on ne ramasse plus, ces arbres dont nous avons oublié les noms, ces plantes que nous confondons les unes avec les autres.
C’est peut-être dans cette attention aux choses discrètes que commence la musique de Mute Forest : regarder autrement ce qui nous entoure, s’arrêter sur ce que l’on ne remarque plus, laisser un paysage devenir peu à peu une émotion. Et puis il y a les montagnes que l’on devine au loin, les forêts que l’on traverse sans toujours savoir où elles nous conduisent, les paysages imaginaires qui finissent par se mêler aux terres bien réelles. Chez Kael Smith, ces territoires ne sont jamais de simples décors. Depuis ses premiers enregistrements, le musicien de Mute Forest les transforme en matière sonore : guitares, voix, silences, nappes électroniques et résonances deviennent autant de façons de regarder le monde sans chercher à le posséder. Une musique qui avance comme on marche, lentement, attentivement, en laissant aux arbres, aux êtres qui nous entourent et aux silences le temps de parler. Pénétrer dans l’univers de Kael Smith, c’est accepter de traverser des paysages qui ne cessent de changer de profondeur. On entre dans la forêt, on s’enfonce entre les arbres jusqu’à ne plus très bien savoir d’où vient la lumière. Le soleil est pourtant toujours là, quelque part derrière les feuillages, mais sa présence devient incertaine, comme si le chemin nous éloignait peu à peu du monde familier. Puis surgit une clairière, inattendue, presque silencieuse : un espace où l’on peut enfin reprendre son souffle, un havre de paix provisoire avant de repartir. Car chez Mute Forest, la lumière n’efface jamais complètement l’ombre. Elle permet simplement de la regarder autrement. Il faut alors accepter de retourner plus loin dans cette forêt intérieure, d’en affronter les zones les plus obscures, non pour les vaincre mais pour apprendre à les apprivoiser. C’est peut-être là que la musique de Kael Smith trouve sa véritable force : dans cette manière de transformer ce qui nous inquiète en paysage, puis de parcourir ce paysage jusqu’à ce qu’il devienne, sinon familier, du moins habitable.
Il arrive aussi qu’un paysage nous accompagne bien après que nous l’avons quitté. Une couleur aperçue entre deux arbres, une maison au bord d’une voie ferrée, une lumière particulière sur une colline : des choses qui, sur le moment, ne semblent avoir aucune importance et qui pourtant s’impriment quelque part en nous. Marcel Proust avait cette manière de comprendre que certains paysages ne valent pas seulement pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils deviennent dans notre mémoire. Une maison aperçue au passage, un clocher ou une rangée d’arbres peuvent ainsi finir par appartenir davantage au souvenir qu’au paysage lui-même. On ne se rappelle plus exactement ce que l’on a vu, mais ce que cette vision a déposé en nous.
Cette idée trouve un écho particulièrement concret dans The House des Nits. La chanson raconte une maison de campagne, son vieux papier peint et le paysage qui l’entoure, jusqu’à ce que les deux finissent par se confondre. À l’intérieur, les photographies montrent une famille encore jeune ; mais ceux que l’on voit sur ces images sont désormais morts. Dehors comme dedans, le temps a donc fait son œuvre. Le paysage change, le papier peint vieillit, les visages deviennent des photographies, et ce qui était autrefois vivant devient peu à peu souvenir. Ce qui est frappant, c’est que la chanson ne cherche pas à fabriquer une nostalgie spectaculaire. Elle montre simplement comment notre regard se transforme avec le temps : un lieu que l’on avait connu comme un espace réel devient une image intérieure, chargée de tout ce qui s’est passé depuis.
Cette manière de faire dialoguer le paysage et la mémoire traverse justement toute l’histoire de Mute Forest, mais jamais de la même façon. Kael Smith n’a cessé de changer de visage sans jamais renier ce qui précède. Il y a eu les guitares presque nues de Two Songs From a Lake Floor, puis l’électronique plus présente de Infinity Pools et surtout de Deforestation, où les compositions se dissolvaient dans une matière sombre et brumeuse qui pouvait évoquer, par certains aspects, les paysages crépusculaires de Tor Lundvall. Puis Riderstorm, avec ses arrangements plus organiques et son écriture davantage tournée vers la chanson, faisait encore bouger les lignes. Comme je l’écrivais alors, le disque était « un jeu permanent avec les éléments, le liquide, le solaire, le nuageux et le brumeux ». Cette formule pourrait finalement servir de fil rouge à toute la discographie : Mute Forest ne cesse de changer d’état, mais jamais de nature.
Avec Dust of Stars, cette métamorphose prend peut-être sa forme la plus accomplie. Les guitares sont toujours là, mais elles partagent désormais l’espace avec les percussions de Ben Lumsdaine, les voix de Kate Long, le saxophone de Joe Donnelly, le dilruba de Christian Pensel ou encore l’harmonica d’Anthony « Medicine Man » Aleman. Le paysage sonore s’est agrandi sans perdre son silence. Rien n’est ajouté pour faire plus riche ou plus spectaculaire : chaque instrument semble simplement apporter une nouvelle couleur à une image que Smith travaille depuis plus de dix ans.
Il y a pourtant, tout au long de Dust of Stars, quelque chose qui rappelle le David Sylvian de Secrets of the Beehive. Pas une ressemblance de mélodies, mais une façon très particulière de construire une chanson autour du silence, de laisser la voix avancer dans un espace où chaque instrument semble avoir été placé avec précaution. Chez Sylvian, la voix peut rester presque immobile tandis que les guitares, les claviers ou les percussions apparaissent par touches, laissant entre eux de grandes zones de silence. Mute Forest retrouve cette manière de ne jamais remplir complètement le morceau. La voix de Kael Smith reste simple et proche, les guitares laissent de l’air, le saxophone intervient sans jamais s’imposer. Cette présence se fait particulièrement sensible sur Off Axis, morceau vaporeux et brumeux où les contours semblent volontairement se brouiller. La musique paraît avancer dans une sorte de demi-jour, avec cette impression très sylvienne que la chanson pourrait disparaître aussi doucement qu’elle est apparue.
Mais c’est justement dans la multiplicité de ces incarnations que l’on peut mesurer la véritable importance d’un artiste. Une influence forte n’est pas celle qui produit des copies, mais celle qui permet à des musiciens très différents de trouver, à partir d’une même source, leur propre chemin. Dans Reading the Air, Jan Bang assume lui aussi cette proximité avec David Sylvian, mais cherche à prolonger son langage sous un autre angle. Chez le Norvégien, cette filiation passe par la voix, les silences et les atmosphères, mais aussi par une matière beaucoup plus électronique, nourrie par les synthétiseurs, les traitements et les expérimentations sonores d’Eivind Aarset et d’Erik Honoré. Le résultat peut donner l’illusion d’un Sylvian revenu au format chanson avant de nous emmener ailleurs, vers un territoire plus électronique et plus mouvant.
Avec Mute Forest, cette même influence prend une tout autre forme. Là où Jan Bang étire la chanson dans un espace électronique, Kael Smith la ramène vers la matière du paysage, les guitares, le souffle et les silences. Off Axis en offre l’une des plus belles manifestations : le morceau semble baigner dans une brume sonore, mais cette brume n’efface jamais complètement la chanson. Elle en déplace simplement les contours. C’est peut-être ainsi que l’on reconnaît vraiment l’empreinte d’un artiste : non pas à la copie de son geste, mais à la capacité qu’il donne à d’autres de l’emporter ailleurs. Sylvian devient alors moins une référence qu’un point de départ, une présence souterraine capable de produire des musiques aussi différentes que celles de Jan Bang et de Mute Forest.
Cette parenté s’entend surtout dans les passages les plus dépouillés. Une guitare peut rester seule quelques instants, une voix entrer puis s’effacer, un saxophone prolonger une note avant de disparaître. L’émotion ne vient jamais d’un grand crescendo ou d’un effet appuyé : elle naît de cette retenue. Comme chez Sylvian, la mélancolie est là, mais elle n’est jamais soulignée. Elle se glisse dans la distance entre deux instruments, dans une voix qui ne cherche pas à forcer l’émotion, dans un silence qui laisse une phrase résonner un peu plus longtemps. C’est l’une des grandes qualités de Dust of Stars : savoir que quelques notes et beaucoup d’espace peuvent parfois en dire davantage qu’un arrangement chargé.
Les paroles de Dust of Stars prolongent naturellement ce travail sur le paysage et la mémoire. Kael Smith y revient à des choses très simples : une pluie, une maison, une montagne, une couleur, un souvenir qui ressurgit. Les titres eux-mêmes — Our Last Rainy Day, Lavender Waves, Mosaic Mountain, Into Starry Wallpaper — ressemblent à des images découpées dans un carnet. On ne sait pas toujours ce qui les relie, mais chacune semble garder la trace d’un moment précis, comme une photographie dont on aurait oublié la date.
Mais ce carnet ne serait ni vraiment un journal intime, ni tout à fait un carnet de voyage. Il se situerait quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le paysage extérieur finit par rejoindre ce que l’on porte en soi. On imagine alors ce petit objet précieux que l’on protège de la pluie au fond d’un sac, au cours d’une longue marche. On y dessine une plante dont on ne connaît peut-être pas le nom, une maison aperçue au détour d’un chemin, la silhouette d’une montagne ou simplement quelques lignes pour retenir un instant. Dessiner n’est pas seulement regarder : c’est laisser la main avancer sur le papier, prendre le temps de suivre une forme, une couleur, une lumière. L’image ne vient plus seulement de l’œil, elle passe par le corps et par les sens. Et ce qui reste sur la page est parfois plus vivant qu’une photographie, parce qu’il contient aussi le geste qui a permis de le retenir.
C’est peut-être ainsi qu’il faut entendre les paroles de Dust of Stars. Elles ressemblent à ces minuscules souvenirs rapportés d’une marche : des choses presque insignifiantes sur le moment, mais qui continuent longtemps après à nous accompagner. Une journée de pluie, une couleur, un paysage, quelques mots peuvent soudain réveiller tout un pan de mémoire. Les textes de Kael Smith ne cherchent pas à raconter ces instants de manière exhaustive. Ils en gardent plutôt quelques traces, comme on conserverait sur une page les contours d’une plante ou la lumière particulière d’un endroit que l’on sait ne plus revoir exactement de la même façon.
Cette simplicité donne aux textes une dimension très personnelle. Dédié à sa fille June Daisy, Dust of Stars parle du temps qui passe, de l’impermanence, du besoin de se pardonner et de cette volonté de laisser quelque chose derrière soi. Smith ne transforme pourtant jamais ces questions en grandes déclarations. Il préfère partir d’une image, d’un lieu ou d’un moment précis. Par rapport à Riderstorm, le regard semble ainsi moins tourné vers la perte que vers ce qui peut encore être transmis. Ce qui demeure n’est pas forcément un grand récit : parfois, il ne reste qu’une image, quelques mots, un dessin griffonné au fond d’un carnet ou une mélodie. Chez Mute Forest, cela peut suffire à faire revivre tout un paysage.
Into Starry Wallpaper fait partie de ces petites respirations qui ponctuent le disque. Il ne faudrait pourtant pas prendre ces passages instrumentaux pour de simples interludes. Ils n’ont rien de futile : ils participent au contraire à cette construction savante mais discrète, comme autant de points posés sur une carte qui permettent de se situer avant de poursuivre le chemin. Avec ses cordes qui semblent flotter dans l’espace et son dilruba aux sonorités singulières, Into Starry Wallpaper ouvre ainsi une parenthèse presque irréelle, comme si la musique s’éloignait un instant du sentier principal pour aller regarder ailleurs. Une clairière peut-être, un paysage aperçu entre deux arbres, avant que le disque ne reprenne sa marche. Ces morceaux plus dépouillés ne coupent donc jamais le récit : ils en modifient la respiration et permettent aux autres compositions de retrouver leur relief.
Le disque tisse ainsi une dramaturgie étrange, faite de ruptures, de changements d’atmosphère et de perpétuels points de bascule. Mosaic Mountain, comme son titre pourrait le laisser deviner, semble d’abord s’avancer du côté d’une ballade folk presque anodine, avant de laisser apparaître peu à peu une forme de dissonance qui renvoie au Mute Forest plus sombre de Deforestation. Chez Kael Smith, l’émotion passe aussi par ces changements d’identité : une chanson peut commencer dans la familiarité d’une guitare acoustique et finir dans un paysage beaucoup plus trouble, comme si le morceau lui-même venait de changer de nature en chemin. C’est cette capacité à déplacer constamment les repères qui donne à Dust of Stars une part de son étrangeté et de sa richesse.
Et c’est peut-être là que Dust of Stars rejoint le mieux le chemin parcouru par Kael Smith. Depuis plus de dix ans, sa musique n’a cessé de se déplacer entre l’ombre et la lumière, l’électronique et l’organique, la solitude et la chanson. Mais quelque chose est toujours resté : cette attention aux traces, aux choses fragiles, aux paysages que l’on traverse et qui finissent par nous habiter. Avec ce nouvel album, Mute Forest ne cherche pas à fixer le temps. Il accepte au contraire qu’il passe, qu’il efface, qu’il transforme. Il suffit alors de quelques guitares, d’une voix, d’un souffle de saxophone ou d’une page de carnet pour retenir ce qui menace de disparaître. Pas pour empêcher le temps de faire son œuvre, mais pour lui laisser une trace en retour.
Et lorsqu’on referme le carnet, que reste-t-il vraiment du paysage : ce que l’on a vu, ou ce que le paysage a laissé en nous ?
Greg Bod
