« Nous aussi » d’Anne Godard : l’impressionnant scalpel des tabous familiaux

Nous aussi dissèque les non-dits et secrets d’une famille bourgeoise extrêmement soudée, avec l’écriture hypnotique d’Anne Godard qui provoque un malaise progressif et une tension permanente. Du grand art.

                                                                Anne Godard © Stephan Gladieu

« On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c’était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu’on a aimé, tout ce qu’on a cru, l’évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté »

Paris, 5ème arrondissement, quartier fortuné, ambiance bourgeoise, luxe, calme et volupté. C’est là que vit la famille nombreuse de ce livre, ce « on » qui entame chaque phrase du roman, ce pronom à la fois indéfini et personnel. Première idée de génie : le lecteur ne sait pas si le « on » désigne une personne en particulier ou ce collectif diffus, le jeune clan de cette tribu friquée qui s’estime privilégiée, nantie et finalement au-dessus de tout et de tous. Et c’est cette ambiguïté du sujet, répété ad nauseam au fil des pages, qui rend cet objet littéraire aussi fascinant que malaisant.

Nous aussi égrène de tout son long le quotidien de cette famille soudée, ne faisant même qu’une entité enfantine, avec ses propres règles, ses propres pensées souvent bien extérieures au monde réel et aux autres. Une inclusion forcée, obéissant aux diktats d’une confrérie familiale intergénérationnelle, qu’aucune voix dissidente ne peut opposer, fissurer, remettre en question. Jusqu’au drame adolescent qui fait bousculer ces acquis et certitudes… dans cette première phase de l’explosion d’une bombe filiale à retardement, Anne Godard imagine une langue assez neutre pour parler du quotidien, des phrases courtes démarrées avec ce « on » presque lourd au début, ces phrases pour parler de tout et de rien, avec personne à qui s’identifier tant ce pronom parle de quelqu’un, d’un groupe ou de tout le monde finalement. Un petit air des Années, le chef-d’oeuvre d‘Annie Ernaux.

Mais sur sa seconde moitié d’ouvrage,  un suicide au sein du groupe vient bouleverser l’ordre des choses, leurs certitudes, et les années qui vont suivre, émaillées d’éloignements progressifs des uns envers les autres, vont clarifier ce relatif aveuglement collectif. Car cette fratrie immense de cousins et cousines, frères et soeurs, toutes et tous réunis le plus souvent dans un château familial de vacances durant plusieurs étés décennaux, ce groupe entier, quasi indissociable et qui fait bloc face au monde extérieur, ce  grand « on » aura connu, établi, pratiqué même et volontiers tu de multiples gestes, actes, qui relèvent aujourd’hui du non-dit, de l’inacceptable, voire du tabou. Et ce n’est que plus tard, quand les coalitions indéfectibles se délient, que le « on » indéfini et vague devient ce « on » plus personnel, avec une seule voix qui se remémore l’inimaginable comme un fait autrefois acté, acquis, normal même, en comprenant désormais comment un bloc peut déformer l’acceptable de l’interdit, puis le déni de l’abus, de la violence, de l’horreur. Quand  #NousAussi devient le nouveau #MeToo…

Et le lecteur, progressivement, de ressentir un profond malaise devant l’impressionnant stratagème écrit qu’a osé Anne Godard pour évoquer l’inéluctable de l’être humain à se persuader d’être dans un schéma de vie correct par la seule force d’un « nous » qui décide pour les « je ».

« On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu’on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. »

Même si cela n’a rien à voir, Nous aussi se rapproche, pour moi, de La Maison vide de Laurent Mauvignier, le meilleur roman français de l’an passé. Un procédé littéraire hors-normes (pas de longues phrases amples et sublimes cette fois-ci, mais des phrases concises avec cet hypnotique et systématique On) pour un livre que l’on referme et qui ne lâche plus votre esprit durant des jours. Anne Godard a probablement signé le chef-d’oeuvre français de 2026.

Jean-françois Lahorgue

Nous aussi
Roman d’Anne Godard
Editions Actes Sud
240 pages, 19€
Date de parution : 19 août 2026

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