À 88 ans, la grande écrivaine américaine Joyce Carol Oates continue de déstabiliser et de mettre mal à l’aise. Dans ce quarante-neuvième recueil de nouvelles, elle dissèque les peurs les plus profondes de ses personnages, fait vaciller les apparences et transforme peu à peu le quotidien en cauchemar, jusqu’à révéler la violence tapie derrière nos vies ordinaires.

Une homme marié en escapade avec une jeune fille de dix-neuf ans qu’il surnomme sa « maîtresse adolescente ». Un veuvage vécu comme un état de dévastation. Une cousine qui jalouse maladivement sa presque jumelle plus jolie qu’elle-même, jusque dans l’épreuve d’un cancer précoce. Une rencontre fortuite avec une femme qui se transforme, à partir d’un seul regard à peine échangé, en obsession pour toute une vie.
Tout commence dans un monde relativement familier. Et puis apparaît un détail dérangeant, auquel s’ajoute un autre, comme un motif. Le mot « frénésie » ne désigne pas seulement la panique ou l’agitation : chez Oates, il correspond à un état où la réalité ordinaire se fissure. Une maison de banlieue favorisée, une famille respectable, une balade en voiture ou dans la nature, une relation de voisinage peuvent soudain devenir menaçants.

Fidèle au territoire littéraire de Joyce Carol Oates, les neuf nouvelles explorent avec une grande variété formelle la peur, la violence larvée, la cruauté et la désagrégation psychologique. Toutes plongent dans la psychologie de personnages arrivés à un point de rupture. Chaque récit est construit sur une dissonance qui rend incertaine la frontière entre réalité et fantasme. Ses personnages continuent à accomplir des gestes ordinaires tandis que le lecteur commence à percevoir une anomalie. C’est ce décalage entre ce que le personnage pense de lui et ce que le lecteur perçoit de lui qui fait naître une tension inquiète qui ne cesse de croître.
Car Oates est l’écrivaine de l’inquiétant et du malaise. Sa plume cinématographique agence le texte sur un rythme étrange, entre phrases étalées et descriptives et d’autres nerveuses presque syncopées. Il est ponctué de longs apartés entre parenthèses qui précisent l’état d’esprit ou dévoilent les pensées profondes, ainsi que de mots en italique qui attirent le regard et brouillent encore plus la perception des choses.
Son écriture réaliste transforme progressivement le quotidien en cauchemar psychologique. Elle est particulièrement troublante dans les nouvelles La Peur et surtout L’Accident de vélo, exceptionnelles de subtilité et de noirceur. Dans cette dernière, une adolescente de treize ans est grièvement blessée après avoir fui une fête de famille. En seulement soixante-dix pages à l’efficacité implacable, Oates suit l’évolution d’Evie montrant comment une vie agréable peut se désagréger de façon terrifiante, suggérant des drames cachés qui hantent mais restent invisibles pour la majorité. L’accident physique n’est que signe visible d’une violence souterraine dans une famille qui ne voit rien et ne comprend rien … terrible ce qu’elle dit sur les relations mère-fille.
« Quand vous êtes venus me voir à l’hôpital, c’était trop tard. Parce que j’étais morte à ce moment-là et que je n’étais plus votre fille. Le lien avait été rompu, vous ne l’avez jamais compris. Ce que vous croyez être la Famille est juste un accident. Un accident n’a pas de sens. La Toile d’Araignée est facile à rompre. »
On applaudit l’ironie mordante et la sagacité perçante avec laquelle Joyce Carol Oates dissèque les pulsions humaines et entraîne le lecteur jusqu’au point de non-retour. Une lecture exigeante, souvent dérangeante, mais portée par une maîtrise narrative impressionnante. À 88 ans, Oates n’a décidément rien perdu de son pouvoir de sidération.
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Marie-Laure Kirzy
