Chez Harry Cloud, les instruments se déforment, les voix se métamorphosent et les compositions prennent des chemins inattendus. Rencontre avec un musicien qui fait du hasard, de l’improvisation et de l’humour les moteurs de sa création.
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© Sarah Sitkin
Certaines histoires sont restées muettes, des films de vies oubliées, qui une fois projetés finissent dans les poubelles d’une société encline à broyer tout ce qui est censé dépasser le stade de l’éphémère. Et pourtant, dans le flux ininterrompu de données qui s’accumulent, la musique de Harry Cloud révèle une créativité protéiforme novatrice. A travers ses titres originaux et ses sonorités déformées, Harry Cloud réinvente la musique dans toutes ses dimensions, que ce soit par sa voix capable d’aborder toutes sortes de genres musicaux, ou par les instruments qui se contorsionnent autour de thèmes dignes d’un conte satirique. Cette signature singulière a connu une maturation progressive, et cette écriture confirme la personnalité unique d’un musicien hors pair.
Ecouter attentivement Harry Cloud, c’est plonger dans des images, pour en entendre les sons, pour voir ce qu’elles vous montrent et discerner ce qu’elles vous cachent. C’est vouloir revenir obstinément sur celle-ci, jusqu’à l’écumer totalement et en connaître le moindre détail. A l’intérieur d’une enclave indépendante, prête à se désolidariser de la dérive mainstream, Harry Cloud se positionne comme un précurseur, de par l’agitation chaleureuse de son esprit inventif, celle d’un freak capable d’endosser toute une panoplie de personnages. C’est en cela qu’on reconnait l’acuité d’un artiste capable de transfigurer l’absurdité du monde en transgressant les règles obscures des comportements mégalomaniaques du monde moderne.
Les musiques marginalisées par le système ne sont plus difficiles d’accès, les artistes offrent une palette modulable de leur potentiel, dépassant même les obstacles qu’imposent les labels, à savoir, proposer ce qui est rentable financièrement. Il est indéniable que le support aux artistes indépendants doive être renforcé. En complément de cette interview, prenez le temps d’écouter dans son intégralité Bridge Burner, la dernière livraison de Harry Cloud.
Benzine Magazine : L’identité marquante de ta musique pourrait s’inspirer de l’art surréaliste, tout comme la manière dont tu façonnes tes sons — un peu comme si tu les sculptais à partir de matière brute. Comment fais-tu pour déformer tes compositions et leurs donner cette élasticité ?
Harry Cloud : C’est drôle que tu compares ça à la sculpture, parce que je dis parfois la même chose, et j’appelle ce que je fais chez Paul Roesller du « son sculpting », surtout parce que ces dernières années, je n’ai pas apporté beaucoup de matériel pré-écrit, et ces dernières années, j’ai passé très peu de temps à jouer de la guitare ou de la basse à la maison. Paul Roessler, qui a une riche histoire dans la scène punk de LA au début, est ingénieur chez Kitten Robot Studios et j’enregistre avec lui depuis 2010… Par exemple, The Pig and The Machine (2020) a été entièrement écrit à la maison avant que j’aille en studio enregistrer les chansons avec Paul. C’était le dernier album fait de cette façon. Après ça, je venais avec quelques morceaux, parfois juste des bouts de chansons ou un riff ou rien. Jusqu’à ce qu’au moment où nous arrivions à Lost Acres (2025), tout cela ait été « sculpté » en studio.
Benzine Magazine : Penses-tu être un sorcier musical qui explore les couches sonores au travers d’une faune de personnages échappés d’un dessin animé ?
Harry Cloud : Je ne sais pas, peut-être en quelque sorte, ça ne me dérange pas que les autres me voient ainsi [rires]. Les gens ont appelé mes différentes voix de chant des « personnages ». Je suppose qu’on peut les voir ainsi. Même si je n’y avais jamais pensé ainsi avant que quelqu’un d’autre le dise. Je n’entre pas consciemment dans une chanson en sachant comment je vais chanter. C’est juste ce qui ressort et qui colle à la chanson. Il n’y a pas beaucoup de pensée préméditée dans mes musiques. C’est peut-être ce qui rend la musique intéressante ou spéciale pour certaines personnes. Ce n’est pas pour être quelque chose. Je joue une partie puis j’en entends une autre dans ma tête, ou un effet sonore ou un bruit de fond sympa. Et je fais ça avec ma guitare et mes pédales, ou Paul le fait avec tous les sons différents qu’il peut créer avec ses synthés, claviers et sons Pro Tools. Et bien sûr, la superposition sonore est très importante. Je suis très attaché aux textures riches, surtout avec le temps et avec le temps que j’intègre davantage le jeu de Paul sur les enregistrements.
Benzine : Tu arrives à donner vie à des créatures comme échappées d’un livre de Lewis Caroll ou d’une œuvre de Salvator Dali, comment réussis-tu à faire coexister ces personnages avec ta propre personnalité ?
Harry Cloud : Je suppose que j’ai un peu répondu à cela dans la dernière question. Il n’y a pas de personnages. C’est juste moi. Donc c’est tout ma personnalité. En ce qui concerne l’histoire de Salvador Dalí, j’étais vraiment obsédé par lui. Et je suis allé au musée en Espagne, ce qui était incroyable. Je ne dirais pas qu’il a eu beaucoup d’influence sur ma musique. Je dirais que la musique des autres a eu plus d’influence sur moi que n’importe quel art visuel. Mais je suppose que tout se mélange. Je veux dire, il faisait de magnifiques peintures. Il faisait des peintures grossières. Il faisait des peintures offensantes. Et, bien sûr, c’était un personnage total.
Benzine : Tes albums sont des créations sonores étranges, complètement différentes de ce qui est généralement produit, comme une expérience lysergique : est-ce une recombinaison de tout ce que ton subconscient entend ?
Harry Cloud : Eh bien, je suis content que ça ressemble et sonne comme une expérience acide. J’ai toujours voulu faire de la musique antidrogue ou de la musique pour en faire une musique connotée, même si je ne prends pas de drogue. Et pour ce qui est du subconscient, comme je l’ai dit, je vais en studio sans savoir ce qu’on fait ou ce qu’on va créer ce jour-là, même si je reviens avec une chanson complète écrite à la guitare, je ne sais pas à quel point on va la modifier et la déranger. Peut-être très peu, et garder ça simple, comme certaines chansons acoustiques du nouvel album, ou peut-être que ça deviendra quelque chose de totalement différent. Et bien sûr, si je n’ai rien, on ne sait clairement pas ce qu’on va créer ce jour-là. Donc oui, je suppose qu’il se passe beaucoup de choses subconscientes. Peut-être même avec les paroles plus que je ne le pense. J’essaie d’éviter les paroles directes parce que pour moi, ça me semble ennuyeux ou kitsch. Certains artistes s’en sortent bien. Mais ce n’est pas pour moi. Je dirais que The End of Alaska sur le dernier album, Bridge Burner, était un peu plus direct sur les paroles que d’habitude, et je ne savais pas trop comment ça serait reçu, mais les gens semblent vraiment beaucoup l’apprécier. On passe beaucoup plus de temps sur la musique que sur les paroles. Même sur la musique, on travaille assez vite parce que je suis impatient, paresseux et j’ai toujours du nouveau à écrire, donc on n’a pas besoin de traîner longtemps sur une chanson. Ensuite, une fois la plupart du travail terminé, c’est le moment d’écrire les paroles, ce qui ne prend généralement pas plus de 30 minutes. Ou je vais dans la cabine et Paul joue la chanson, et moi je compose une mélodie et marmonne quelques demi-mots. Ensuite, je sors et je l’écoute, et je choisis des mots qui ressemblent à ce que je disais, et je trouve des vers sympas. Parfois, j’utilise même des mots qui ne sont pas de vrais mots. Je vise plutôt une ligne sympa individuellement plutôt qu’un poème chronologique ou autre. C’est donc un peu un flux de conscience.
Benzine : Tu arrives à donner une forme musicale à tes idées les plus farfelues. Comment t’y prends-tu pour les concrétiser ?
Harry Cloud : Une chose avec la musique que je fais, c’est qu’elle a de l’humour. Si Paul et moi faisons quelque chose et que ça me fait rire, je sais toujours qu’on va dans la bonne direction. Certains mashups sont tellement ridicules que c’est assez drôle. Associer des instruments qui ne vont généralement pas ensemble, mais ça marche. Je veux dire, Triscuit sur le nouvel album sonne comme quelqu’un qui se chie dessus. À un moment, ça ressemble à Aphex Twin. On a fait ça avec cette pédale de pets que j’ai eue. Mais derrière tout ça, la musique est jolie. Donc c’est un bon contraste. Certaines de ces idées viennent juste du hasard. Comme sur Lost Acres, quand j’ai fait l’hymne national, j’ai vu une vidéo d’une fille qui chantait l’hymne national à un match de baseball et elle était toute désaccordée et avait un son pourri. Apparemment, c’était une grande honte et elle est allée en cure de désintoxication après ça. Donc j’ai pensé que ce serait drôle de faire une version tordue de l’hymne national américain, et de la mettre en chant par-dessus. Même chose pour la reprise d’Aerosmith, Janie’s Got a Gun sur l’album After School Special. Même si c’est un peu difficile à appeler une reprise parce que la seule chose dessus, c’est Steven Tyler qui dit « Janie a un pistolet. » Il n’y a aucune ressemblance dans la musique. Mais il n’y a pas non plus de ressemblance dans la musique de l’hymne national. Mais c’était juste une drôle d’idée que j’avais en tête. Je ne savais pas que j’allais faire une reprise d’une chanson dont je me fous. Je me souviens qu’elle était populaire quand j’étais jeune. Mais je n’ai jamais été fan de cette chanson.
Benzine : Ta musique inclut des objets détournés du quotidien dans leur utilisation, dont tu extrais les bruits, est-ce que Harry Cloud a plusieurs jouets ?
Harry Cloud : Oui, nous avons utilisé une variété de choses. Dernièrement, sur les deux derniers disques, Lost Acres et Bridge Burner, j’ai commencé à acheter des claviers et des synthétiseurs pour enfants. Pour garder les choses fraîches et intéressantes, j’essaie de trouver de nouvelles choses à intégrer. En fait, I Eat Rubber de Lost Acres est juste de la musique préprogrammée en appuyant sur le bouton démo d’un clavier pour enfants que j’ai acheté dans la boutique de souvenirs d’un musée d’art. Nous avons juste pris quelques-unes de ces mélodies enregistrées et les avons assemblées. Paul a mis un peu de delay sur la musique dans le dernier refrain à la fin. Mais c’est à peu près tout. Nous n’avons rien joué dessus. C’était légèrement inspiré par la création de la chanson Clint Eastwood de Gorillaz. Je ne suis pas fan de leur musique, mais j’ai vu comment ils ont inventé ce beat et ce n’était qu’un bouton de démo sur un Casio. Apparemment, cette musique n’est pas protégée par le droit d’auteur. Donc tu peux juste l’utiliser [rires].
Harry Cloud : Je suppose que tu parles des titres de chansons et d’albums. Je ne trouve pas qu’ils soient si intéressants. Peut-être certains. Je veux dire, ils sont plus inhabituels que les titres d’un auteur-compositeur ou d’un groupe classique. Je suppose que les gens pourraient regarder certains titres et dire « Je me demande de quoi parle cette chanson ». Je ne passe pas beaucoup de temps à réfléchir aux titres. Quelque chose de random me vient à l’esprit ou je prends quelque chose des paroles et j’en fais le titre. Ou la chanson me fait penser à quelque chose. Comme The End of Alaska, je pensais au voyage de ma femme et moi en Alaska.
Benzine : Tu cultives l’art subtil de la dissonance dans tes riffs — une sorte de signature et de métamorphose. Comment définis tu ta musique ?
Harry Cloud : Oui, il y a parfois de la dissonance. C’est agréable d’écrire quelque chose puis d’ajouter un accord un peu sale et tordu. En ce qui concerne la définition de ma musique, ma musique est un peu partout, comme tu le sais. Je dirais que le style principal qui persiste tout au long est ce que les gens appellent doom, stoner, sludge ou drone metal. Le groupe Harvey Milk a eu une énorme influence sur moi. Weedeater, Earth sont une énorme influence. Donc j’aime vraiment la musique lourde et lente, ou peut-être même juste lente mais pas lourde. J’ai écrit très peu de chansons à tempo rapide. Les morceaux sont généralement mid-tempo ou lents. C’est aussi le genre de batterie que j’aime et que je suis capable de jouer. Je ne peux pas jouer très vite. Il y a clairement une qualité d’improvisation et de jam. Beaucoup de chansons ont une partie chantée puis une sorte de longue outro où on ajoute plein de bruits et de sons, ou peut-être un solo de guitare. Et parfois, il y a plus une chanson de chanteur-compositeur-interprète à la guitare acoustique. Les gens ne sont peut-être pas au courant, ou ne l’entendent peut-être pas ainsi. Mais surtout, j’essaie de faire de la musique jolie et magnifique. Et de la musique puissante. De la musique grandiose.
Benzine : Combien d’albums as tu enregistré ? Lequel représente le mieux ta discographie ?
Harry Cloud : En tant que Harry Cloud, j’ai fait 17 albums et un single. Huit d’entre eux étaient des enregistrements maison ou auto-enregistrés. Et le reste a été fait avec Paul. Tout ce qui a été fait avec les autres groupes a été enregistré avec Paul, à part quelques sorties d’Orphan Goggles qui ont été enregistrées avec Toshi Kasai, qui enregistre tout les morceaux des Melvins. Mais pour les 30 albums, ils sont tous sur mon Bandcamp de whitewOrm Records. J’ai chanté et joué de la guitare à Fannyland. J’ai chanté et joué de la guitare dans Orphan Goggles. J’ai joué de la guitare dans COPS. J’ai joué de la guitare, de la basse et d’autres choses sur mon album que j’ai fait avec Paul Roessler. J’ai chanté et joué de la guitare et de la batterie dans Cloud Sender. Donc Harry Cloud est partout sur ces disques. Donc les gens qui aiment mon travail solo apprécieront probablement aussi certains de ces morceaux. Je ne sais pas lequel représente le mieux ma discographie. Je suggérerais tout ce qui va de The Pig and The Machine.
Benzine : Vos pochettes d’album sont emblématiques de votre monde personnel — qui crée ces œuvres ?
Harry Cloud : Ce n’est pas totalement vrai. Pour Lost Acres et Sexy Tooth Situation, j’ai un peu demandé à des amis artistes de faire quelque chose. Je déteste en fait gérer les œuvres d’art. Je déteste tout le processus de création du vinyle et de la définition de l’artwork. L’illustration de Sexy Tooth Situation en particulier, même si je l’aime bien, était vraiment l’opposé de ce que j’imaginais. Sexy Tooth Situation est un commentaire sur mon attirance pour les femmes aux dents imparfaites. J’imaginais donc une pochette avec de jolies bouches de femmes avec leurs dents. Au lieu de ça, mon ami Andrew Sedberry a pris la direction opposée et a fait quelque chose de vraiment dégoûtant. Et en fait, quelques critiques ont réagi négativement à cela. C’est là que j’ai décidé que je devrais peut-être réfléchir un peu plus aux pochettes pour qu’elles représentent musicalement ce qu’il y a à l’intérieur. La pochette de Cloud Sender est absolument ridicule. C’est un cheval avec des pieds humains qui brûlent sur des braises. C’est cartoon et ridicule. On avait juste besoin d’une pochette et cette image m’est venue en tête et mon ami l’a dessinée. Mais il n’y a rien de comique dans ce disque. C’est en fait très doux et romantique, en quelque sorte. Donc c’est l’opposé de ce qu’il y a dans cet album. Mais beaucoup d’autres albums que j’ai faits, j’avais des idées et j’ai dit ce que je voulais. Un gars nommé Ian Piirtola, que je connais de mon époque où je vivais à Atlanta, a fait pas mal de mes trucs. Beaucoup de Fannyland, il a fait Cloud Sender et Orphan Goggles a partagé avec Acid Mothers Temple, et il a fait After School Special et The Pig and the Machine.
Benzine : Serait-il juste de dire que tes compositions ressemblent à des visions critiques de notre monde ? Comme si tu dénonçais les horreurs de notre société contemporaine ?
Harry Cloud : Pas vraiment, je ne pense pas à ces choses-là. Il n’y a aucun message dans ma musique. Et il n’y a certainement pas de message politique. Ce n’est pas le genre d’art qui m’intéresse. Je suppose que c’est juste mon monde personnel. Et peut-être que ce monde a été affecté par les horreurs de la société contemporaine. Mais je ne m’attaque en aucun cas à cela intentionnellement. Si je parlais de quelque chose, abstraitement ou inconsciemment, ce serait beaucoup de mes affrontements avec la dépression, le sexe et les relations amoureuses. Les conneries typiques dont les gens écrivent. En général, les meilleures chansons ou les chansons les plus célèbres des gens parlent d’une fille, d’un garçon ou de qui qu’ils aimaient et qu’ils avaient souvent une perte de cet amour.
Benzine : Il semble que tu veuilles sauver les créatures que tu as créées de l’oubli, est-ce ton désir de leur donner une seconde vie ?
Harry Cloud : Eh bien, je suppose que la créature, ce serait moi. Et j’essaie de le sauver de l’oubli. Je suis en route vers une seconde vie.
Benzine : Comment décris tu ton style musical ?
Harry Cloud : Amener le minimalisme au maximalisme.
Benzine : Ta musique, c’est comme si tu dessiniez ton moi intérieur pour le montrer au monde — dirais-tu que c’est un processus difficile ?
Harry Cloud : Je dirais que ce n’est pas un processus difficile. J’écris de la musique depuis que j’ai 12 ans. J’enregistre de la musique depuis que j’ai 18 ans. J’ai perdu beaucoup de ces vieux enregistrements quand ma maison a été cambriolée. Mais je ne sais pas si ces chansons étaient très bonnes de toute façon. J’ai 44 ans maintenant. Chez moi, je prends la guitare quand j’en ai envie. Hier, j’étais contrarié par quelque chose, j’ai pris la guitare et j’ai écrit quelque chose avec cette émotion et je me suis senti mieux. Et comme je l’ai dit, en allant en studio avec Paul, on fait 95 % du temps quelque chose de vraiment cool. C’est facile avec l’aide de Paul. Parce que je ne suis pas ingénieur. Donc ce serait plus difficile de faire des choses seul. Avec lui, je suis vraiment capable de tout faire et de donner vie à n’importe quelle idée que j’ai en tête.
Propos recueillis par Franck Irle.
