Dans son premier livre, Ombeline Desjonquères raconte six années d’études de médecine et l’épuisement qui altère son rapport aux malades. Très attentive à cet endurcissement, elle laisse pourtant dans ses descriptions des formules cruelles que le récit ne tient pas assez à distance.

À dix-sept ans, elle entre en médecine avec un excellent dossier scolaire et des conditions de travail confortables (jouissant même d’un jardin où marcher pendant ses pauses). Suivent le concours, l’externat, les stages en pédiatrie et en gynécologie-obstétrique, un échange au Maroc, les urgences, la pédopsychiatrie, puis l’affectation en psychiatrie. Elle apprend les gestes et le jargon, tient les longues gardes et découvre qu’elle peut regarder les malades avec le dégoût qu’elle reproche à certains de ses collègues.
Le livre se lit comme un témoignage sur la maltraitance des étudiants et l’état de l’hôpital. Il pose aussi une question plus délicate, qu’il ne résout pas toujours : comment décrire honnêtement son propre endurcissement sans prolonger, sur la page, l’humiliation des patients ? Desjonquères y parvient assez souvent pour que ses écarts méritent d’être examinés.

Au bloc, une femme saigne abondamment. La chirurgienne demande combien. Huit cents millilitres, puis mille, puis mille trois cents, lui répond-on. L’externe tient la vessie, manie l’aspiration, sent l’odeur du sang se mêler à celle du désinfectant et annonce qu’elle va s’évanouir. On la fait reculer et s’asseoir, une infirmière lui propose un verre d’eau. « Sur la table, une femme s’était vidée de son sang pour avoir un enfant, mais c’était de moi que l’infirmière s’occupait […]. » La phrase se poursuit sur « moi qui savais très bien quoi faire de mon grand corps tremblant ». L’antiphrase retourne l’ironie contre l’étudiante, qui se garde bien de se donner le beau rôle. L’anesthésiste, lui, la félicite d’avoir assisté à un beau choc hypovolémique.
Desjonquères expose aussi les calculs et la vanité. Elle sait l’avance que ses conditions de vie lui donnent sur les étudiants qui révisent dans une chambre du CROUS. Elle choisit certaines amitiés pour leur utilité. Devant une petite fille grise et sans force chez qui elle découvre un diabète, elle éprouve d’abord la satisfaction d’avoir trouvé la bonne réponse. L’ambition scolaire a formé son regard avant que l’hôpital ne l’endurcisse, et elle ne s’en cache pas.
Aux urgences, le bruit et les interruptions finissent par l’empêcher d’écouter : elle pose trois fois la même question sur les allergies sans enregistrer la réponse. Devant un homme dont elle doit chercher les ganglions dans les plis du corps, elle écrit : « Je n’avais plus d’énergie pour l’empathie, j’avais seulement mon odorat. » La fatigue se lit dans un examen qu’elle mène mal et dans un corps qu’elle supporte mal, sans que la phrase ait besoin d’en rajouter.
Ailleurs, le regard se durcit sans que l’écriture le mette à distance. Dans un couloir, « une créature chauve et tremblante, écrasée sous sa graisse » lui annonce avec gravité qu’elle a fait caca. L’externe la félicite sans se démonter. L’effet comique repose sur l’apparence et la dépendance d’une patiente qui n’aura pas d’autre place dans le récit, et le mot « créature » achève d’en faire une curiosité.
Une patiente obèse, fibromyalgique, présentée comme abrutie d’antipsychotiques, devient plus loin une « masse de chair inerte », et la saleté complète le tableau. Desjonquères n’ignore pas ce que subissent ces malades. Une note de bas de page dénonce la réputation de maladie simulée qui pèse sur la fibromyalgie et la mauvaise prise en charge qui en découle. La scène suivante la montre en « petite fille de riches », incommodée par la chaleur, épouvantée par la misère, puis honteuse. Elle interroge donc son regard social. Mais la honte vient après le portrait et ne le reprend pas : la « masse de chair inerte » reste sur la page telle quelle. Des « vieux » meurent de même « sans dignité » dans des maisons sales, formule qui risque d’attribuer aux personnes l’indignité des conditions où on les laisse. Ces passages relèvent du regard que l’autrice veut examiner. Leur rédaction garde pourtant une complaisance dans la répulsion, surtout quand une personne n’existe que le temps d’une description dégradante.
« Les urgences ne sont pas saturées par la maladie. Elles sont saturées par l’impatience. » Ce verdict est expéditif. Les pages voisines décrivent un service à bout : l’autre externe, l’interne et le médecin y enchaînent dix heures de présence. Desjonquères, elle, part à 13 h 30 et remet à une prochaine semaine sa journée complète. Le climat du service rend son exaspération compréhensible, mais ne devrait pas l’autoriser à trancher sur ce qui conduit les gens aux urgences. D’une matinée de consultations jugées dérisoires, le récit tire une condamnation des patients.
La pédopsychiatrie donne lieu à une certitude du même ordre. Desjonquères dit avoir aimé « ces parents désemparés », puis affirme à leur propos que « tout provenait d’eux, et avant eux de leurs parents ». Le stage a « peut-être cumulé huit jours complets ». Sur une telle durée, ce « tout » referme une explication qui gagnerait à rester ouverte.
Elle sait aussi réviser son jugement. Une patiente consulte parce qu’elle pense avoir fait une fausse couche, et précise qu’elle souhaite une IVG si la grossesse se poursuit. Desjonquères parle devant elle du cœur du « bébé », et un interne la reprend. Elle apprend à différer un commentaire et à peser ce qu’un mot peut provoquer chez celle qui l’entend. Après une invalidation de stage, un responsable pédagogique, Xavier, l’écoute, lui fait reconnaître que son ennui se voyait et organise un rattrapage utile. Elle lui donne raison sans renoncer à raconter sa propre difficulté.
Avec Lola, adolescente anorexique dont elle s’occupe faute d’internes disponibles, la relation se noue autour des livres. Puis la jeune fille part en clinique, et Desjonquères admet ignorer ce qu’elle est devenue. Elle raconte ce qu’elles ont partagé sans s’attribuer une influence qu’elle ne peut pas connaître. On aurait aimé la même retenue dans ses portraits les plus sévères.
Les questions rhétoriques, nombreuses, alourdissent la lecture. Qu’aurait-elle pu faire de plus ? Ne pouvait-on exercer la médecine que dans l’inconfort ? La réponse figure presque toujours dans le paragraphe. La question sollicite alors un assentiment que la scène, assez précise pour se passer de commentaire, avait déjà obtenu.
« Je me répète, car mes études se répètent », écrit Desjonquères. L’intention se comprend, mais la seconde longue série de beuveries carabines n’apprend rien que la première n’ait montré. L’usure se fait mieux sentir quand elle gagne les moments de repos, eux aussi soumis à une exigence d’optimisation. La narratrice a si bien intériorisé la logique du concours qu’elle l’applique à ses pauses.
Vers la fin, Desjonquères reconnaît que son souci des autres la délivre d’elle-même et qu’elle trouve dans leur souffrance une façon de respirer. L’aveu engage le choix de la psychiatrie et complique ce qu’elle a raconté de sa vocation. Il reste pourtant en l’état. Viennent l’observation des médecins, le plaisir retrouvé de soigner, les examens, l’affectation. Un post-scriptum dresse ensuite le bilan de « six ans de médecine » en termes politiques : crise écologique, lutte féministe, justice sociale, transformation du système de soin. Ces causes ne surgissent pas à la dernière minute – l’écologie et l’injustice sociale traversaient déjà le récit bien avant. Leur formulation finale, très générale, laisse pourtant de côté la question personnelle qui venait de s’ouvrir.
Le livre tient par ses scènes de stage, où Desjonquères raconte avec franchise son désir de réussir, sa fatigue et les moments où elle devient injuste. Il faiblit quand elle porte sur les malades des jugements qu’elle examine moins sévèrement que ceux de l’institution. Ces phrases-là auraient demandé la vigilance que lui avait enseignée un interne devant une patiente, c’est-à-dire prendre le temps de choisir ses mots.
![]()
Charles Garatynski
