[Live Review] Jon Anderson and The Band Geeks au Bataclan (Paris) : 2h20 de lévitation

Cette soirée restera gravée dans nos mémoires : Jon Anderson et ses Band Geeks étaient au Bataclan pour interpréter des classiques de Yes et plusieurs titres de leur album True. Nous ne pouvions décemment pas manquer cet événement : l’occasion de lui témoigner toute notre reconnaissance et de profiter une nouvelle fois de sa voix unique.

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Jon Anderson au Bataclan – Photo : Philippe Del Medico

Nous nous étions fait à l’idée, depuis quelques années, que les musiciens les plus à même de faire perdurer la musique de Yes étaient ceux de la formation officielle menée par Steve Howe, seul membre historique encore présent depuis les décès de Chris Squire, en 2015, et d’Alan White, en 2022, avec Jon Davison au chant.

Jon Anderson, le chanteur historique, a quant à lui quitté le groupe à la suite de problèmes de santé survenus pendant une tournée en 2008, et n’a pas retrouvé sa place depuis. Il est malgré tout resté actif, publiant des albums en solo ou en collaboration avec Rick Wakeman. En 2023, il est tombé sur des vidéos d’un groupe appelé The Band Geeks, formé autour du bassiste Richie Castellano (par ailleurs membre de Blue Öyster Cult), et reprenant à la perfection des classiques de Yes. Il les a alors approchés pour une collaboration. Ils ont évidemment accepté et ont donné naissance à un album, True, totalement fidèle à l’esprit de son groupe fétiche. Le disque est une franche réussite, aussi éclatante qu’inespérée. Un album live composé de standards de Yes a suivi, mais True avait déjà remis Jon Anderson dans l’actualité en prouvant qu’il pouvait encore être créatif à 80 ans.

En 2026, la roue tourne : c’est au tour de Steve Howe d’annuler la tournée de Yes pour raisons de santé. Son ancien chanteur a désormais le privilège de répondre au désir toujours vivace des fans pour les morceaux de vingt minutes et les mélodies stellaires. En ce mardi, Jon Anderson et ses Band Geeks sont au Bataclan. C’est un événement, même si, il faut bien l’avouer, j’ai des doutes. Anderson a maintenant 82 ans : ne risque-t-il pas d’abîmer sa légende ? Est-il toujours capable de tenir ces notes si hautes, connues par cœur par des fans exigeants ? Les horaires ont été largement diffusés : pas de première partie, mais un spectacle découpé en deux parties autour d’un entracte de vingt minutes, pour un total de 2 h 20 de musique ! Tout le monde est donc présent à l’heure dans un Bataclan en configuration assise. L’attente est palpable parmi ce public de fans de la première heure, qui arbore fièrement des tee-shirts de Yes ou d’autres monstres du rock progressif.

À 19 h 30, The Band Geeks investissent la scène avec le héros de la soirée. Nous sommes rapidement fixés. Les premières notes pastorales de The Solid Time of Change, première partie de Close to the Edge, nous plongent dans l’un des monuments du rock progressif des années 1970. The Band Geeks lui rendent honneur, le guitariste Angus Clark prouve qu’il est à la hauteur, et tout le monde attend que Jon chante. C’est un émerveillement. Quelle voix, presque inchangée ! Quelle présence ! Quel bonheur, pour résumer !

Close to the Edge est le genre de suite épique de vingt minutes que je connais par cœur, note par note. Aucun des musiciens ne peut se permettre de dévier d’un iota de l’original, et c’est précisément pour cela qu’ils ont été choisis. C’est la première fois que j’entends Jon Anderson la chanter sur scène, et je sais déjà que je chérirai longtemps ce moment. La fin de I Get Up, I Get Down prouve que, s’il peut moins monter dans les aigus que dans les années 1970, son timbre est resté intact et sa signature vocale toujours aussi angélique et aérienne. Il faut également mentionner son endurance, car sa performance reste au même niveau toute la soirée.

Bien sûr, il peut sembler risqué de jouer d’entrée le morceau que certains attendent le plus, mais le catalogue compte tant de merveilles que la suite est tout aussi admirable. L’album le plus représenté ce soir est The Yes Album, ce qui en dit long sur l’énergie déployée : c’est le disque le plus rock de la formation, avant les expérimentations de Fragile et les longues suites progressives qui suivent. Perpetual Change, I’ve Seen All Good People et surtout une gigantesque version de Starship Trooper figurent donc au programme. Sur ce dernier titre, soulignons la performance de Phil Castellano : jusque-là principalement aux claviers, il montre qu’il sait aussi jouer de la guitare grâce à un solo magistral.

Il faut dire un mot des musiciens, car un running gag s’installe : manifestement, Anderson a choisi de traiter avec Richie Castellano et lui lance régulièrement des regards comme pour vérifier qu’il est bien là. Il a en revanche admis avoir du mal à se rappeler le nom des autres, ce qui augure mal de leur présentation. Aucun problème : comme prévu, Jon Anderson présente Richie, qui se charge ensuite de l’introduction de sa petite troupe.

Les autres classiques joués viennent tous de la période antérieure à Tormato, sans aucune incursion dans l’ère Trevor Rabin ni dans les albums des années 1990 ou 2000. Pas d’Owner of a Lonely Heart ni de Changes, donc, et c’est tout à l’honneur du groupe d’avoir compris que cela aurait été une faute de goût. Le grand écart se fait ainsi entre la période 1971-1977 et trois titres de True, qui s’intègrent sans difficulté tant leur esprit est proche. Mention spéciale à Once Upon a Dream, longue pièce de seize minutes totalement à la hauteur de ses illustres devancières : chant incantatoire, harmonies vocales, changements de rythme, alternance entre passages dépouillés et grandiloquents, et grande complexité. En résumé, un véritable titre progressif qui n’a presque rien à envier à Awaken, lequel a ouvert la deuxième partie du concert, à la grande joie des fans pour qui ce morceau constitue l’un des sommets de l’œuvre de Yes.

Deux autres longues pièces sont évoquées par l’un de leurs extraits. Soon, bien sûr, partie finale de The Gates of Delirium, donne toujours lieu en concert à certaines des interprétations les plus émouvantes d’Anderson. C’est encore le cas ce soir, et des larmes coulent pendant ce moment bouleversant. L’inclusion de Leaves of Green, extrait de The Ancient (Giants Under the Sun), sur l’album Tales from Topographic Oceans, est plus inattendue. C’est en réalité un duo entre Jon Anderson et Angus Clark, qui parvient à reproduire presque à la perfection la partie médiévale de Steve Howe. Sur ce titre comme sur Soon, il suffit de fermer les yeux pour se retrouver dans les années 1970, tant la voix d’Anderson demeure touchante.

Enfin, nous n’avons pas encore cité deux morceaux, et non des moindres. And You and I, autre sommet de Close to the Edge, offre, avec ses arpèges acoustiques, ses envolées majestueuses et la voix toujours lumineuse de Jon Anderson, l’un des moments les plus suspendus de la soirée. Porté avec une grande fidélité par The Band Geeks, le morceau conserve intactes sa grâce pastorale et sa puissance émotionnelle. Que ceux qui ne connaissent pas cet album se jettent dessus !

Pour conclure, quoi d’autre que Roundabout ? Dès sa célèbre introduction acoustique, le morceau fait se lever le Bataclan et transforme la salle assise en une véritable célébration collective. La basse bondissante de Richie Castellano, les claviers virevoltants et la voix toujours éclatante de Jon Anderson donnent à ce classique une énergie intacte. La femme du chanteur entre alors sur scène et le couple danse devant nous comme s’il était seul au monde. Qui n’a pas des frissons à cet instant ?

C’est un final évident, généreux et jubilatoire, et le seul extrait de Fragile. Certes, pas de Heart of the Sunrise, et c’est bien dommage, mais cela donne une excellente raison de revenir les amis. Au vu de la forme qu’affiche Jon Anderson, de nouvelles dates ne sont pas à exclure. Dans le public, en tout cas, nous avons tout fait pour l’inciter à revenir en lui témoignant tout notre amour.

L’un des concerts de l’année.

Texte : Laurent Fegly
Photos : Laurent Fegly et Philippe Del Medico

Jon Anderson and The Band Geeks au Bataclan
Promoteur : Persona Grata
Date : 13 octobre 2026

Leur dernier disque :

Jon Anderson and The Band Geeks –  True
Label : Frontiers Music Srl
Date de sortie : 23 août 2024

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