L’effervescence était palpable à Nérac pour cette 19e édition des Rencontres Chaland, marquée par une double actualité majeure. Le festival a en effet choisi de célébrer les 25 ans de carrière de son invité d’honneur, Hervé Bourhis, dont l’exposition rétrospective anime la Galerie des Tanneries.

Cet événement coïncide idéalement avec la parution, le 28 août 2026 aux éditions Dupuis, du quatrième opus de la série fétiche du tandem : American Parano (Tome 4) : Burn, Hollywood, Burn ! Véritable immersion dans le Hollywood crépusculaire de l’été 1969, ce thriller noir à l’esthétique pastel recèle de nombreux trésors. Le dessinateur argentin Lucas Varela, héritier paradoxal de la ligne claire au pays du noir et blanc expressionniste, a accepté de se poser entre deux dédicaces pour évoquer ce nouveau tome, son regard sur la culture pop américaine et les défis de sa pratique graphique.
Benzine : Lucas, pouvez-vous nous parler de vos débuts en Argentine ? Vous y avez travaillé pendant une quinzaine d’années avant de venir en France, notamment avec un scénariste de renom ?
Lucas Varela : Oui, j’étais déjà dessinateur en Argentine. J’ai eu la chance de collaborer avec Carlos Trillo, qui était un scénariste argentin majeur. Il a énormément produit et a travaillé avec de très grands auteurs, comme Eduardo Risso, Alberto Breccia ou Domingo Mandrafina. C’était une figure incontournable, malheureusement décédée en 2011.
Benzine : Quels projets avez-vous menés à bien à ses côtés ?
Lucas Varela : Ensemble, nous avons d’abord réalisé un album pour la jeunesse intitulé La Corne écarlate. Par la suite, nous avons conçu une histoire portant sur la dictature militaire argentine. Il s’agissait d’une sorte de comédie noire, centrée sur le fils d’un militaire qui pratique la torture. C’était à la fois terrible et teinté d’humour. Pour être tout à fait franc, c’est un livre que j’ai un peu de mal à regarder aujourd’hui, il me choque un peu. Nous avons également signé un polar, Sasha Despierta, qui n’a pas été publié en français. Enfin, nous avions entamé un récit de science-fiction, mais Carlos est décédé avant que nous ne puissions le terminer ; nous n’avions réalisé que quelques planches d’essai.
Benzine : Carlos Trillo s’inscrivait dans la lignée de maîtres comme Héctor Oesterheld, le créateur de L’Éternaute. Quel regard portez-vous sur cet héritage ?
Lucas Varela : Oesterheld était effectivement le maître, la figure tutélaire de la bande dessinée argentine. Il a écrit pour Hugo Pratt, notamment sur Sergent Kirk, et a collaboré avec Alberto Breccia. C’est une figure tragique et hautement symbolique, puisqu’il est devenu l’un des disparus de la dictature militaire, tout comme ses quatre filles. Son corps n’a jamais été retrouvé. Récemment, l’adaptation de L’Éternaute est sortie en série. Bien que j’admire profondément la version expérimentale qu’en avait faite Breccia, la véritable identité de l’œuvre graphique originale appartient à Francisco Solano López, à la fin des années 1950. C’est d’ailleurs cette trame originale, plus longue, qui a inspiré la série. Dans la bande dessinée originale, le protagoniste devient un voyageur du temps à la toute fin, alors que le récit se concentre d’abord sur la survie d’un groupe face à une invasion extraterrestre. À côté de L’Éternaute, les récits modernes me paraissent un peu banals ; je ne vois guère que La Guerre des mondes le roman de H. G. Wells, pour tenir la comparaison.
Benzine : Vous venez d’une école argentine prestigieuse, traditionnellement caractérisée par un noir et blanc expressionniste très fort, comme chez José Muñoz ou Alberto Breccia. Pourtant, votre style graphique est radicalement différent.
Lucas Varela : C’est tout le paradoxe. La tradition argentine est ancrée dans un noir et blanc intense, réalisé avec une immense passion pour le dessin. De mon côté, je pratique la ligne claire, ce qui n’a techniquement rien à voir avec cette école. Quand j’étais enfant, cette bande dessinée argentine historique m’était inaccessible, car elle s’adressait à un public adulte. Le dessin de Muñoz ou de Breccia est très mature, sombre et complexe à appréhender pour un jeune public. On m’a offert Les Mythes de Cthulhu de Breccia quand j’avais 12 ans, et je me rappelle avoir détesté cela. Ce n’est qu’avec la maturité que j’ai appris à l’apprécier ; aujourd’hui, je trouve ce travail absolument incroyable. En réalité, j’ai grandi en lisant de la bande dessinée franco-belge publiée dans des revues hebdomadaires. Mes auteurs favoris étaient René Goscinny et Albert Uderzo. Goscinny a passé toute son enfance en Argentine. On dit parfois que la bande dessinée argentine Patoruzú de Dante Quinterno présente des similitudes avec Astérix, notamment à travers ce duo composé d’un Indien et d’un ami corpulent, même si la qualité n’est pas comparable. Notre véritable maître à tous en Argentine reste bien sûr Quino, le créateur de Mafalda, que j’ai découvert un peu plus tard.
Benzine : Comment s’est faite la transition vers le milieu professionnel, puis votre départ pour la France en 2012 ?
Lucas Varela : Lorsque j’ai commencé, la grande industrie de la bande dessinée argentine et ses revues majeures n’existaient plus. Il n’y avait plus d’espaces de publication. Avec des collègues, nous avons donc créé des fanzines. Carlos Trillo a découvert mon fanzine et en est devenu un fervent lecteur. Nous sommes allés le rencontrer après un simple coup de téléphone. Il s’est montré extrêmement bienveillant et amène. Il aimait travailler avec la jeune génération et se montrait d’une grande générosité. C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier et m’a ouvert les portes de la bande dessinée professionnelle. Par la suite, mon installation en France a été motivée par des raisons personnelles et professionnelles. J’ai quitté l’Argentine à l’âge de 40 ans pour venir m’installer à Angoulême. Je considère qu’à cet âge, j’étais déjà un peu vieux pour me lancer dans une aventure de découverte de soi sur un autre continent et pour repartir de zéro. L’une des raisons les plus importantes de ce départ a été mon amour pour la bande dessinée et la légitimité unique dont bénéficie cet art en France. Je travaillais déjà pour l’Angleterre en tant qu’illustrateur de presse, un métier que je pouvais exercer de n’importe où. Je suis venu faire une résidence à Angoulême, et j’ai immédiatement voulu rester en France. C’est en résidence là-bas, à la Maison des Auteurs entre 2013 et 2016, que j’ai réalisé Diagnostics avec Diego Agrimbau et Le Jour le plus long du futur.
Benzine : Après Angoulême, vous vous installez à Bordeaux, où vous commencez à collaborer avec des scénaristes français.
Lucas Varela : Après quatre années passées à Angoulême, je suis parti m’installer à Bordeaux. C’est là, au sein de l’atelier de la Maison du Professeur Demons, que j’ai rencontré Hervé Bourhis. C’est aussi dans cet atelier que j’ai travaillé sur un projet qui me tient particulièrement à cœur et qui m’a apporté beaucoup de satisfaction : l’album L’Humain, publié en 2018 chez Dargaud, que j’ai réalisé avec le scénariste argentin Diego Agrimbau. Cet album a marqué une véritable étape de transition positive pour moi. Ensuite, j’ai collaboré avec Hervé Bourhis sur Le Labo. C’était une comédie purement française, très ancrée dans la culture locale à travers l’histoire du Minitel et ce fantasme français d’avoir manqué le train de la modernité technologique. En tant qu’argentin, j’avais un regard extérieur sur cette frustration technologique, ce qui était très intéressant à traiter.
Benzine : Votre grande collaboration avec Hervé Bourhis se poursuit avec la série American Parano. Comment est né ce projet ?
Lucas Varela : Avec American Parano, nous touchons à un thème beaucoup plus universel. C’est une réinterprétation des États-Unis à travers le prisme de l’imaginaire français. Au début, je m’efforçais de corriger de petits détails culturels dans le scénario d’Hervé. Par exemple, je lui signalais qu’il était peu probable qu’on serve du bourbon dans un bar routier dans les années 1960-1970, car la vente d’alcools forts y était interdite. De même, la politesse à la française, si courante ici, ne s’applique pas vraiment dans un bar routier au beau milieu des États-Unis, où l’on s’adresse aux gens de manière très directe. Mais j’ai compris par la suite que notre projet relève avant tout d’un imaginaire collectif français autour des États-Unis. Il ne fallait pas que je me stresse à l’idée de représenter la réalité absolue. Même Hervé change le nom des personnages historiques pour pouvoir les interpréter comme nous le souhaitons. Cette série a immédiatement rencontré son public. C’est une grande première pour moi, car mes albums en solo n’atteignaient qu’un lectorat confidentiel. Le mélange de polar, de fantastique et de l’humour indissociable de l’écriture d’Hervé fonctionne très bien.
Benzine : Vous travaillez actuellement sur le tome 5 d’American Parano. Que pouvez-vous nous en dire ?
Lucas Varela : Ce cinquième opus s’articule autour d’une enquête faisant suite à des découvertes de bétail mort au Kansas, au cœur d’une ville fictive. Contrairement aux volumes précédents, il n’y a pas de personnage historique réel. Le récit est plus sombre, plus proche du polar noir. Graphiquement, j’y ai mis beaucoup plus d’encre, ce qui me fait ironiquement renouer avec les racines de l’école argentine. L’album devrait idéalement paraître pour la rentrée de septembre 2027.
Benzine : Vous avez également un projet à venir avec Lewis Trondheim sur la série Donjon ?
Lucas Varela : Oui, Lewis me l’avait proposé il y a cinq ans lors d’un festival à Boulogne, après la sortie du Labo. Il cherchait le bon projet pour m’intégrer à cet univers, et il a trouvé l’ouverture cet été. J’admire beaucoup la capacité de travail d’Hervé Bourhis et de Lewis Trondheim, ce sont de véritables machines à produire qui mènent de front d’innombrables albums. De mon côté, je suis incapable de travailler sur deux projets en même temps, j’ai besoin de terminer complètement le tome 5 d’American Parano avant d’attaquer Donjon. Mon processus de dessin reste relativement lent.
Benzine : Sur le plan technique, votre méthode de travail a-t-elle évolué depuis votre arrivée en France ?
Lucas Varela : Absolument. Je suis passé du dessin traditionnel sur papier au numérique. La transition vers la tablette graphique s’est faite progressivement, et aujourd’hui le numérique offre un gain de temps considérable. Financièrement, cela me permet de vivre plus sereinement des avances de mes éditeurs, car je ne vends pas mes planches originales. Je ne considère pas le passage à une production entièrement numérique comme une situation idéale. Ce sont plutôt les circonstances et les problèmes de santé de ma main qui m’y ont conduit. Il existe un équilibre délicat entre les considérations économiques, les capacités artistiques et les contraintes physiques. Le numérique s’est révélé plus pratique pour moi. Le seul inconvénient réside dans la difficulté de monter des expositions, faute de supports physiques. Néanmoins, pour l’exposition actuelle à la Galerie des Tanneries à Nérac, j’ai ressenti le besoin de retravailler de manière traditionnelle. J’ai pris un réel plaisir à réaliser une dizaine de planches sur papier, dont une partie est exposée, afin de retrouver ce contact si particulier avec la matière et la lumière.
Propos recueillis par Christophe Pelletier le 3 octobre 2026
