[Live Review] Ulrika Spacek et Biche à la Maroquinerie : l’expérimentation fédératrice

La Maroquinerie accueille ce dimanche soir les Anglais d’Ulrika Spacek et les Français de Biche pour une double affiche aussi cohérente que prometteuse. Partageant la volonté de marier un rock exigeant à des structures accessibles, les deux groupes n’oublient jamais le public en chemin.

Ulrika Spacek 01
Ulrika Spacek à la Maroquinerie – Photo : Robert Gil

Il faut l’avouer, je connais très mal Ulrika Spacek : un morceau entendu il y a quelques années sur une compilation d’Uncut, puis surtout la recommandation d’un collègue qui me connaît bien et semblait étonné de cette lacune. Il fallait donc rattraper mon retard. Quoi de mieux, pour commencer, que l’expérience live ? Cela tombe bien : le quintette londonien se produit à Paris en ce dimanche soir, à la Maroquinerie, l’une de nos salles fétiches, que l’on imagine parfaitement adaptée à son rock indépendant teinté de shoegaze et de post-rock — en gros, une synthèse entre Sonic Youth et My Bloody Valentine. Pour ceux que le nom intrigue, il associerait Ulrike Meinhof, membre de la Fraction armée rouge allemande, et Sissy Spacek. Pourquoi pas.

Biche 02
Biche à la Maroquinerie – Photo : Robert Gil

L’affiche est belle ce soir avec, en première partie, le groupe français Biche, déjà connu de nos fidèles lecteurs grâce au 5+5 consacré il y a quelques années à Alexis Fugain et à sa bande. Fondé par ce dernier, le groupe (dont le nom signifie « Une Brève Interrogation sur les Cycles Humains ») mêle chanson française, pop, rock psychédélique et krautrock. Les goûts d’Alexis Fugain reflètent cet éclectisme : Stereolab, Broadcast, Gorillaz, Phoenix, Chris Cohen ou encore Bryan’s Magic Tears. Des références variées, réunies par un même soin des arrangements et un goût mesuré pour l’expérimentation.

Biche 01Le groupe achève une longue tournée entamée en 2025 après la sortie de l’album B.I.C.H.E. Fan d’Ulrika Spacek, il accorde une importance particulière à cette date. Cela se ressent : aguerri par la scène, Biche livre un concert précis et parfaitement maîtrisé. Aux chœurs et aux claviers, Margaux Bouchaudon, d’En Attendant Ana, prolonge sa collaboration au disque et donne régulièrement la réplique à Alexis Fugain. Le concert s’ouvre sur des sonorités électroniques, bientôt rejointes par la basse et la guitare. Le groupe se montre particulièrement convaincant sur ses morceaux les plus connus : Kepler, Kepler, Discipline et Le Code, qui clôt le set. Par rapport aux versions studio, les arrangements gagnent en puissance, notamment grâce à une guitare plus présente. L’ancienne veine expérimentale de Biche ne subsiste plus que dans quelques bruitages. En quarante minutes très applaudies, le groupe s’impose comme bien davantage qu’une première partie : l’un des artisans essentiels de la réussite de la soirée.

Ulrika Spacek 02
Ulrika Spacek à la Maroquinerie – Photo : Robert Gil

21 h 10 : les Anglais sont là et la Maroquinerie est comble, le concert ayant été annoncé complet la veille. Difficile de bouger dans la fosse : c’est la foule des grands jours. Le leader, Rhys Edwards, s’installe à gauche de la scène, à la manière de Stephen Malkmus (la comparaison vaut aussi musicalement).

Ulrika Spacek 03Commence alors un concert d’une heure vingt qui va rapidement me convertir. Il est évident que le groupe a beaucoup tourné. Citons les autres musiciens, que Rhys Edwards ne prendra pas le temps de présenter : Rhys Jenkins à la guitare, Joseph Stone à la guitare et aux claviers, Syd Kemp à la basse et Callum Brown à la batterie. Leur cohésion est remarquable. Le son est absolument parfait : chaque instrument se détache nettement et le volume, puissant sans être excessif, reste idéal. La musique d’Ulrika Spacek possède de nombreux atouts. Le groupe compte dans son répertoire des titres immédiats, notamment Mimi Pretend, porté par un riff répétitif et joué en fin de concert, ou Build a Box Then Break It, dont les guitares évoquent Spiritualized. D’autres morceaux sont plus complexes, mais le groupe sait toujours les rendre accessibles. C’est un art rock qui n’oublie pas l’auditeur et acquiert sur scène une puissance fédératrice. Les passages expérimentaux ne se font jamais au détriment de la composition, même si nous sommes loin d’une structure classique couplet-refrain. I Could Just Do It décrit parfaitement cet univers complexe mais abordable, dominé par les guitares et ponctué de touches électroniques. Ce premier extrait du dernier album ouvre un concert dont près de la moitié du programme sera consacrée à EXPO. Ma première impression est que ces nouvelles compositions, généralement plus complexes, demanderont sans doute davantage d’écoutes que les titres plus anciens.

Ulrika Spacek 04Des images de neige accélérées accompagnent This Time I’m Present pour une raison qui m’échappe. Ces projections intriguent, mais leur intérêt reste limité et elles détournent parfois l’attention de la musique. À d’autres moments, des formules mathématiques envahissent l’écran. Est-ce une façon de jouer avec leur image intellectuelle et l’étiquette de math rock que certaines critiques leur attribuent ?

Vers le milieu du concert, The Sheer Drop impressionne par sa montée en tension, ses guitares et son explosion finale. Une excellente raison d’acquérir Compact Trauma, l’album de 2023 dont il constitue l’ouverture. Everything: All the Time titille quant à lui notre amour pour Sonic Youth en jouant sur les contrastes ; l’influence de Thurston Moore est manifeste dès le début du morceau.

À 22 h 20, la fin se précise déjà. Rhys Edwards n’a guère été bavard — ce n’est visiblement pas le genre de la maison — mais il exprime sa solidarité avec les étudiants manifestants et nous confie que ce concert avait quelque chose de spécial. Nous aurons donc droit à un rappel, chose apparemment rare chez eux : Ultra Vivid, titre du premier album dont le psychédélisme dense et hypnotique nous ramène aux origines du groupe. Une conclusion qui boucle joliment le parcours après les architectures savantes d’EXPO.

Et à 22 h 30, je fais, comme prévu, partie des nouveaux adeptes.

Biche :
Ulrika Spacek :

Laurent Fegly
Photos : Robert Gil

Ulrika Spacek et Biche à la Maroquinerie
Promoteur : Vedettes
Date : 18 octobre 2026

Leurs derniers disques :

Biche – B.I.C.H.E.
Label : Ça va Sound / PIAS
Date de sortie : 7 février 2025

 

 

 

 

Ulrika Spacek – EXPO
Label : Full Time Hobby
Date de sortie : 6 février 2026

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.