« Ma Julia et La dernière danse et autres nouvelles », de Susan Taubes : vies de femmes

Susan Taubes est une grande autrice. Elle n’a laissé que peu d’œuvres. Mais leur publication devrait lui assurer une place importante dans la littérature du XXème siècle. Ma Julia est un roman indispensable, de ceux qu’on garde et qu’on peut emmener sur une île déserte. Et La dernière danse et autres nouvelles, un recueil de nouvelles superbe.

Susan Taubes

Enfin ! Lament for Julia, écrit par Susan Taubes dans les années 1960 et publié seulement en 2023 en anglais, vient d’être traduit en français. Enfin, parce que c’est un roman qui aurait pu être traduit bien avant, puisque Samuel Beckett l’avait adoré au point de suggérer à son éditeur français (Minuit) de le publier. Sans succès. Enfin, aussi, parce qu’après avoir lu la version originale, on ne peut que se réjouir de le voir traduit et curieux de lire la version française. Et c’est une merveille de traduction qu’a réalisée Jakuta Alikavazovic — en même temps, ce n’est pas tellement une surprise, Alikavazovic sait écrire : ses livres ont reçu plusieurs prix, dont le Goncourt du premier roman en 2008, le Médicis essai en 2021. Une merveille de traduction, donc, qui rend parfaitement l’écriture magique de Susan Taubes. Une écriture que j’ai eu du mal à définir : à la fois simple, directe, qui n’a rien de remarquable mais qui est remarquable justement par ce semblant de banalité et de simplicité. Tout coule, fluide, sans aucun accroc, aucun saut d’une idée à l’autre, aucune brutalité. Tout est absolument naturelle. Fantastique. Susan Taubes retranscrit le discours de cette, disons, « chose » qui raconte la vie de Julia. Cette voix est là, à côté de nous, elle nous parle en toute franchise, sans détour, sans se cacher. Tout est évident. Sauf pour qui voudrait déguster ce roman, il est difficile de résister et de ne pas le lire d’une traite.

L’histoire est à la fois simple et particulièrement complexe. C’est celle de Julia Klopps ou plus précisément, c’est la vie de Julia Klopps racontée par un esprit – cette « chose » — qui l’habite, qui s’est attaché à elle dès sa naissance et qui ne survit que parce qu’il l’a trouvée et se l’est approprié. Cela s’est fait un peu malgré lui – oui, c’est un lui qui parle – parce que, comme il le dit au début, je n’aimais pas Julia. Et cela a duré un moment. Il n’est pas certain qu’il se soit réellement pris d’affection pour elle au final. Il l’a supportée, a essayé de la contrôler, d’orienter ses comportements. Essayé, parce qu’il n’y arrive pas. Il se prend pour une sorte de Dieu, une puissance supérieure qui serait capable de tirer les ficelles de la vie de cette poupée, mais la poupée n’est pas si docile. Julia a quand même son caractère. Lui la trouve impossible, se demande en permanence pourquoi elle fait ci ou ça. Il essaye de mettre de l’ordre, de rationaliser quelque chose qui n’est pas rationalisable, la vie de Julia !

On a écrit pas mal sur ce que pouvait signifier cette histoire. En particulier, que ce serait un roman sur la domination des femmes par les hommes. C’est évidemment une hypothèse possible. Julia est Julia. L’esprit est un homme. Et il veut lui imposer sa façon de voir les choses. Pas une morale, non ; parce qu’il n’est pas moral pour deux sous ; il est égoïste, auto-centré, ne se sert de Julia que pour assurer sa propre survie ; ce qu’il essaye de lui imposer ou croît lui imposer échappe à toute morale. Il est aussi, peut-être, cette voix que nous avons tous et toutes en nous qui nous dit de faire ci et ça, et à laquelle nous échappons en permanence en exerçant notre libre arbitre (à la différence près, que personne ne sait qu’il est « là », dans Julia). Et Julia a tendance à n’en faire qu’à sa tête. Un sacré numéro. Il voudrait qu’elle fasse ceci et elle fait cela… Tout ça pour dire que le roman ne peut pas rentrer dans une seule et unique boîte. Et c’est ça qui est beau aussi.

Et puis, c’est drôle. Cette petite chose qui s’est nichée dans Julia, cet esprit qui vit grâce à elle est d’un cynisme et d’une férocité qui font souvent sourire et même rire. C’est triste (ou mélancolique) mais drôle. Susan Taubes a dit, lors d’une lecture publique, qu’elle avait négligé la dimension comique de son roman. Que si elle l’avait réalisé plus tôt, elle y aurait plus d’importance. Elle a quand même trouvé un équilibre remarquable entre mélancolie, tristesse et humour.

Ne négligeons pas non plus les nouvelles qui sont publiées conjointement au roman – elles accompagnaient ce Lament for Julia dans le même volume lors de la publication originale. La dernière danse et autres nouvelles rassemble donc neuf histoires, moins remarquables par le style que Julia, mais tout aussi fortes. Assez insaisissables dans leur message. Leur sens est assez insaisissable. Comme Ma Julia, elles résistent à toute interprétation définitive. Ce sont des histoires de femmes maltraitées par des hommes mais qui prennent leur revanche d’une façon ou d’une autre. Des histoires de femmes qui n’ont que peu de moyens pour échapper à la domination sociale. On est entre rêve et réalité, entre fantastique et réalisme. Les personnages sont étranges, très étranges. Il y a beaucoup d’humour, encore, noir, toujours ; pas mal de violence, racontée comme si de rien n’était… C’est à la fois beau et effrayant. Comme l’écrivait Merve Emre dans son article du New Yorker, Susan Taubes est de retour de chez les morts (« Back from the Dead »). Il était temps !

Ma Julia et La Dernière Danse et autres nouvelles
Roman et nouvelles de Susan Taubes
Traduit de l’anglais par Jakuta Alikavazovic
Éditeur : Rivages
224 pages, 21 €
Parution : 14 octobre 2026

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