Avec My New Band Believe, Cameron Picton, l’ancien bassiste de black midi, poursuit son exploration d’une pop aussi sophistiquée qu’inclassable. À la Maroquinerie, entouré de trois musiciens virtuoses, il a démontré que ses chansons pouvaient se passer des riches orchestrations de son premier album sans rien perdre de leur magie.

Grosse attente pour cette soirée, déplacée d’ailleurs du Point Éphémère à la Maroquinerie face à une demande de billets plus importante que prévu, ce qui est un très bon signe : My New Band Believe, la nouvelle formation de Cameron Picton, bassiste de black midi, un groupe dont on ne sait pas trop s’il existe encore, attire un public conséquent à Paris, après la sortie de son excellent album éponyme. Mieux, on réalise dans la salle de la Maroquinerie que le public est quasiment uniquement composé de jeunes mélomanes entre 20 et 30 ans : un excellent signe à une époque où les concerts de rock servent surtout de point de rassemblement de têtes grises, et où une musique aussi singulière que celle de Cameron n’attire pas un public recherchant la facilité.
20h00 : Et, en parlant de facilité, ce n’est pas non plus la première partie qui va nous en offrir, puisque le musicien qui se présente seul devant nous, armé simplement d’une guitare acoustique, d’un tambour posé sur une estrade, d’une boîte d’effets et d’un lecteur de cassettes pour ajouter des sons bizarres, voire des voix, à son set, est Jasper Llewellyn, l’un des cofondateurs du collectif caroline. Jasper n’est pas une personne très chaleureuse, même s’il explique qu’il est stressé par un problème technique – le branchement de sa guitare sur l’ampli derrière lui – et que, du coup, il ne fera pas l’effort surhumain de nous parler en français ! Bon, cette mauvaise première impression est injuste, car on réalisera assez vite que Jasper est surtout un vrai timide, pas à l’aise seul sur une scène.
Quand il débute son set, en jouant avec sa voix, qu’il positionne à différents niveaux, mais aussi avec des effets sur sa guitare, sa musique, loin d’être évidente, nous semble assez remarquable, et sa démarche joliment anticonformiste. Le souci est que ses morceaux sont tous assez longs, et quasiment dépourvus de mélodies – en tout cas de mélodies qu’on saisirait à la volée lors d’une première écoute. Et le résultat est que, à peine arrivés à la moitié de son set qui durera quarante minutes, on s’ennuie déjà poliment. C’est certainement injuste de répondre ainsi aux ambitions de Jasper, mais l’absence d’émotion, de surprise, ou même d’un minimum d’implication vis-à-vis de nous, pauvres spectateurs, finit par nous laisser totalement indifférents. Et donc, répétons-le, par nous ennuyer. Dommage !
21h05 : À la disposition des instruments sur la scène, on perçoit déjà l’originalité de l’approche de Cameron Picton et son My New Band Believe : le micro de Cameron est complètement sur la gauche, tandis que la batterie de Dillon Harrison est à l’opposé sur la droite, laissant l’espace du milieu au second guitariste Kit Mosely et au contrebassiste Joe MacLaren. Quatre personnes sur scène en tout et pour tout pour interpréter les chansons d’un album qui a nécessité des dizaines de musiciens et de choristes, ce n’est pas beaucoup, et il nous faut bien nous résigner à ce qui était prévisible, c’est-à-dire à assister à une version format « groupe de rock » d’une œuvre « bigger than life ». Mais nous allons très vite découvrir que ces chansons n’ont nul besoin de leurs somptueux arrangements pour nous émerveiller.
Le set débute, comme l’album, par le craquant Target Practice, mêlant chant fantaisiste façon opérette et guitare acoustique (douze cordes) brillamment jouée par Cameron. Bien sûr, nous n’avons ni piano, ni clavecin, ni orchestre à cordes, ni choristes, mais la mélodie fonctionne impeccablement. Cam – comme il est affectueusement surnommé – paraît aussi juvénile qu’à l’époque où nous découvrions black midi, il y a huit ans, mais il est un guitariste accompli, doublé d’un vocaliste formidable, dont le talent impressionne encore davantage sur scène que sur disque. En reportant notre attention sur les autres musiciens, nous réalisons vite que la virtuosité instrumentale est leur point commun : le batteur, en particulier, est absolument époustouflant de subtilité et d’inventivité, et son style s’apparente plus à celui d’un jazzman que d’un batteur « traditionnel » de rock.
Au milieu d’une setlist mêlant une bonne partie des titres de l’album à quelques morceaux inconnus de nous – a priori des nouveautés – on notera Lecture 25, premier single du groupe, combinant frénésie et virtuosité, tirant des cris d’enthousiasme de l’assistance fascinée par le spectacle. Love Story, même sans le piano et les violons, est un beau moment d’émotion enchantée, confirmant que la grâce survit parfaitement à une interprétation différente. Et puis comment ne pas adorer une phrase comme « You want potatoes or rice tonight? / Pick up some onions / I’m making dinner (Tu veux des pommes de terre ou du riz ce soir ? / Prends des oignons / Je prépare le dîner) pour illustrer ce qu’est le véritable amour ? Le fantastique single Numerology est ensuite l’un des sommets de la soirée, un mélange improbable du Vampire Weekend des débuts avec l’inventivité d’un Alt-J, le tout traversé par une irrésistible fantaisie de comédie musicale.
À l’applaudimètre lorsque Cam présente son groupe, c’est le batteur qui l’emporte, ce qui oblige Cam à revenir sur les autres musiciens pour qu’ils aient leur lot d’applaudissements et de cris admiratifs : Cameron est vraiment quelqu’un d’attentionné, à l’image de sa musique, fantasque mais chaleureuse.
Pièce maîtresse de la dernière partie du concert, le long et complexe Heart of Darkness a tout d’un couronnement pour My New Band Believe, mais Cameron insiste pour interpréter encore en final un titre à la mémoire de Matt, un ami disparu : et on la connaît, cette chanson ! On réalise enfin qu’il s’agit d’une reprise de Dylan, Make You Feel My Love, tirée de Time Out Of Mind, et déjà reprise par à peu près tout le monde, d’Adele à Pink et Boy George en passant par Bryan Ferry.

Belle conclusion, émouvante et gracieuse, d’un set d’une heure vingt, qui se sera apparenté à un voyage sur des terres musicales inconnues, où chacun a dû accepter de prendre des risques avec ses propres convictions et certitudes pour suivre Cameron Picton là où il lui prenait l’envie de nous emmener. Finalement, nous n’avons aucune raison de regretter la fin de black midi si son esprit aventureux se perpétue avec My New Band Believe. Moins d’agressivité, davantage de chaleur humaine, mais toujours cette volonté de nous entraîner hors de notre zone de confort.
Jasper Llewellyn : ![]()
My New Band Believe : ![]()
Eric Debarnot
Photos : Robert Gil
My New Band Believe et Jasper Llewellyn à la Maroquinerie (Paris)
Production : Vedettes
Date : lundi 19 octobre 2026
Leur dernier album :
My New Band Believe – My New Band Believe
Label : Rough Trade
Date de parution : 10 avril 2026
Jasper Llewellyn – For the Teacher (Single)
Parution chez Rough Trade
Date de sortie : 26 août 2026
