California Dreamin’

Il y a de l’exaltation et de la tristesse à  évoquer California Dreamin’, nouveau chapitre ô combien réussi du renouveau du cinéma roumain. De l’exaltation face à  un film époustouflant d’intelligence et de maîtrise, qui fait coexister en permanence le drame sous-jacent à  la comédie burlesque. Et de la tristesse à  penser que Cristian Nemescu a réalisé et partiellement monté son unique film, puisqu’il trouva la mort pendant l’été 2006 dans un accident de voiture. Une sensation d’inachèvement qui imprègne California Dreamin’ dans sa seconde partie, mais qui dégage du fait même de son côté bancal et imparfait une véritable émotion.

L’action se déroule en 1999 dans un village paumé – niché dans un pli de la carte comme le constate à  son grand désarroi le capitaine Jones – où un train militaire de l’OTAN rempli de soldats américains convoyant du matériel high tech est bloqué par ordre de Doiaru, chef de gare procédurier qui exige un tas de papiers douaniers. Situation éminemment tragi-comique qui voit la communauté d’un village reculé ébranlée par l’arrivée inopportune d’un bataillon de troufions. Inopportune, c’est à  voir car le maire du village – ennemi juré du chef de gare – a bien l’intention de profiter des retombées de la présence de la troupe. Invités à  une fête commémorative montée de toutes pièces par le maire, les jeunes et beaux soldats font la joie des jeunes filles du coin, dont Monica, la fille du chef de gare, tombée sous le charme du lieutenant David.

Le film déploie toute une ramification de personnages et de situations souvent cocasses : une fête picaresque transformée en lupanar, une visite à  l’hôtel de luxe local où un Dracula de pacotille offre un spectacle détonnant, des séances de traduction entre Monica et David assurées par Andréî, l’amoureux transi de celle-ci. Au delà  des rires et du joyeux bazar qui naquit sur les cendres du régime de Ceaucescu, le film se double aussi d’une métaphore subtile de la Roumanie dix ans après la chute du Mur, engoncée dans le conflit au Kosovo. Ainsi Doiaru, qui a toujours attendu la venue des Américains depuis 1945 – des passages en noir et blanc en donnent les raisons et servent de transition entre les cinq parties du film – réussit-il le grand écart entre son métier de fonctionnaire borné, parfait avatar du régime communiste, et ses activités louches et mafieuses de trafiquant. De son côté, le maire, incapable de résoudre les problèmes des ouvriers de l’usine en grève régulière, fait des ronds de jambe aux étrangers, tremplins idéaux pour assurer la notoriété de son village.

California Dreamin’ renforce encore sa causticité à  la fin : à  l’issue du discours du capitaine Jones exhortant les villageois à  prendre leur destin en main et à  neutraliser la brebis galeuse Doiaru, les rues de la bourgade deviennent le lieu de bagarres violentes et mortelles. Comme si l’arrivée tardive des Américains ne provoquait au final que le chaos. La jeune Monica l’a pour sa part vite compris, préférant apprendre l’anglais grâce aux paroles de California Dreamin’ non pour les yeux du beau soldat, mais pour quitter à  jamais ce bled perdu.

Comédie humaine ébouriffante au scénario construit en profondeur, cultivant la drôlerie avec bonheur et évitant les écueils supposés de la rencontre Est-Ouest, California Dreamin’ a reçu en toute logique le prix de la sélection Un Certain Regard au dernier festival de Cannes. Le premier régal de 2008.

Patrick Braganti

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California Dreamin’
Film roumain de Cristian Nemescu
Genre : Drame
Durée : 2h35
Sortie : 2 Janvier 2008
Avec Armand Assante, Jamie Elman, Razvan Vasilescu,

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