Jar City

aff film_4.jpgDans la froideur et la désincarnation d’un pays fantôme, l’inspecteur Erlendur enquête sur un meurtre plus complexe qu’il n’y paraît. Nuancé, ce thriller islandais joue des contrastes entre la vie et la mort. Les vivants, filmés comme des ombres effrayées, comme des corps flêtris aux visages livides, semblent faire partie intégrante d’un décor morbide et pauvre. Prostitution, drogue, viol, morgue, Baltasar Kormakur n’a pas peur de flirter avec le glauque.

Pourtant, l’épaisseur qui se cache dans la description précise de ce chaos fait évoluer le film sur une autre voie qu’un simple thriller sombre et malsain. La transmission, au coeur du film, est à  la fois le parallèle entre l’enquêteur et le meurtrier puisqu’elle est la cause de la mort de la petite fille de ce dernier (évitons toutefois de révéler la fin dans ses obscurs détails), et le fil progressif dans la tête de l’enquêteur, inquiet de voir sa fille se noyer dans les substances et portant elle-même un enfant en son ventre. La condition humaine, son mal-être et sa misère sont au centre de ce film noyé de considérations existentielles et christiques sur la vie et la mort. Les personnages ont même parfois cet étrange accent bergmanien, envahis par le doute et la méfiance, le questionnement et la faiblesse. Soutenu par la présence fusionnelle de son interprète principal et de magnifiques dialogues aux influences littéraires nordiques évidentes, Jar City se fait aussi la critique, ou plutôt un clin-d’oeil astucieux, de l’utilisation de plus en plus courante des données génétiques d’un être humain pour élucider un meurtre.

On constate encore une fois (après le très récent Back Soon, sur un tout autre ton), que le cinéma islandais décrit constamment le malheur de son pays même, de sa population rongée par le manque d’épanouissement entre une grisaille quotidienne et des problèmes sociétaux graves, encore et toujours le désespoir commun qui entoure jusqu’à  la folie chaque personnage. Située entre les ombres, filmée dans des jours figés et graves, montée avec une hargne étouffante, cette retranscription de la douleur humaine est une plongée suffocante dans le monde du crime, de la maladie et de l’enquête, perçue plus comme une suite d’investigations qu’une action purement établie. Le pessimisme touffu de la fin, définitivement sans retour, repose les bases d’une pensée philosophique dans laquelle ne peut intervenir l’entendement en société et dans laquelle l’auteur d’un crime peut être pardonné par l’autre mais jamais par lui-même, même si ce crime est justification et justice. La force du film réside dans ces données, exprimées à  travers un raisonnement humain que le montage ultra-complexe rend à  merveille. La mise en scène entre en collision avec la noirceur ténèbreuse du quotidien et la complexité de l’homme dans toutes ses basses pensées. Seul le plan final parcourant une mer partagée entre ombre et lumière, offre l’unique plénitude du film (esthétique, temporelle et spatiale), et un court espoir auquel il est permis de ne pas croire. Haletant, oppressant, intriguant, Jar City joue brillamment avec notre perception du quotidien et des drames qui le traversent, et y superpose par la même occasion la vision personnelle d’une vie humaine à  jamais obscurcie et maudite.

Jean-Baptiste Doulcet

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Jar City
Film islandais de Baltasar Kormakur
Genre : Thriller
Durée : 1h34
Sortie : 10 Septembre 2008
Avec Ingvar Eggert Sigurosson, Agusta Eva Erlendsdottir

La bande-annonce :

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