Un prophète

affiche_13.jpgEvénementiel, grandiose, l’un des meilleurs films français de ces dix dernières années et sans aucun doute le meilleur film de prison qui ait été réalisé, peut-on lire quasiment partout. Une unanimité élogieuse qui cache cependant, à  l’évidence, une manipulation politique. Car Un prophète est avant tout l’occasion aux politiciens refroidis par leur côte de popularité d’étaler leur attachement à  une oeuvre qu’ils qualifient d’emblée comme humaniste.

Le film de Jacques Audiard est, comme on s’y attendait, une excroissance d’une réalité carcérale dénuée d’angélisme et de poésie. Comme prévu, le réalisateur de De battre mon coeur s’est arrêté filme avec la hargne qu’on lui connaît, avec un montage sec et coupant, la merde qui grouille derrière les barreaux froids des prisons. Malheureusement, à  n’importe quelle voie empruntée, Un prophète échappe à  toute forme de jugement. Parce que le film est réel, s’est vendu et a été propagé comme tel, et que sans être déçu, on ne peut que taire les commentaires. La mise en place d’un art objectif chez Audiard le déconnecte de toute atteinte critique, ainsi son film ne peut être perçu que pour ce qu’il est, et en cela on ne nous ment pas sur la marchandise. Pourtant ce film (en est-ce un?), aussi remarquablement développé et technique soit-il, laisse de marbre ; parce qu’il est impossible au cinéma de dégager à  ce point si peu d’émotion, juste un dégoût échappé des bouches nauséabondes du réalisme.

Oui, Un prophète est une fiction, ou plutôt est-il un dossier expérimental camouflé en fiction, en tout cas assurément pas un documentaire (qu’apporterait-il à  titre informatif dans ce cas?). Bien qu’à  part l’expérience d’immersion, Audiard ne défend ici aucune approche quelle qu’elle soit : ni politique (absence de regard), ni artistique (absence de parti pris esthétique si ce n’est celui de ne justement rien faire). Et à  ne rien défendre, le film fait justement l’effet (voulu) d’une prison à  laquelle on n’échappe pas. Considérant que certains criminels en prennent pour dix ans, le spectateur de ce film pourrait bien en prendre pour 2h30! Mais, en dépit d’une construction joliment ponctuée et d’une interprétation honnête, à  force de qualité annoncée, Un prophète n’en demeure pas moins un monument de neutralité, un film malsain parce qu’il défend deux faces d’une même pièce sans jamais avoir à  départager. Le potentiel humaniste sur la banlieue a été saisi et rendu dans un engagement commercial (que le film se plante au box-office ou pas, il aura marqué les esprits), et non pas par le film lui-même. Jacques Audiard n’a fait qu’étaler l’abject quotidien des criminels enfermés sans jamais poser une question. Son film aurait gagné à  être irréprochable, si ce n’est qu’il est deux fois trop long à  mes yeux ; car oui, 1h15 ou 7h50 ne changent rien au projet, la sensation reste la même, celle d’un enfermement dénué d’intérêt pour le spectateur, celle d’une interrogation qui ne vient pas et d’une esquive agile concernant l’enjeu esthétique d’un film populaire voué à  n’être qu’accessible.

Un prophète est un film violent, bien fait, trop long sans même être véritablement ennuyeux. Echappant à  toute forme de critique en ayant opté pour un choix de mise en scène et de scénarisation idéales j’en profite pour reprocher au film de ne pas être critiquable et de se cacher derrière un bouclier pour éviter les projectiles qui fusent. Même l’idée, fragilement avancée un moment, d’une prison qui donne à  l’homme éducation et , avenir alors qu’elle est censée ne rien lui transmettre d’autre que l’ordre et la raison, même cette idée à  la base de tout questionnement, reste enfouie derrière les barreaux. Creusée un peu la tambouille d’Audiard, on s’aperçoit vite que le film ne repose sur rien d’autre que son sujet. L’empire bâti nous paraît évidemment crédible parce qu’il est réaliste, mais il ne faudrait pas prendre l’habitude de demeurer admiratif à  partir du moment où un film réaliste va jusqu’au bout, tout simplement parce que, loin du cinéma émotionnel, artistique, il ne vit de rien d’autre que de la puissance marketing qui le soutient et d’une objectivité qui met tout le monde d’accord. Un tabou quand on sait qu’il s’agit d’un film d’auteur sur lequel tout le monde se sera accordé qu’il mérite ses entrées pour cette simple raison qu’il appartient à  la famille ‘auteur’.

Mais à  sujet délicat, Jacques Audiard a malheureusement livré la variation facile, recueillant sans écueil l’unanimité. Un choix pertinent pour ce qui est de l’engouement politique qu’il va dégager, mais une terrible faiblesse stylistique dans le cas du cinéma, que l’on se doit de préserver par la subjectivité des regards qui amène à  un possible débat, ce que le film empêche constamment. Quant à  Tahar Rahim, quitte à  émettre une réserve, autant l’émettre jusqu’au bout ; il ne mérite en rien toute cette ribambelle d’encouragements car, pour naturel qu’il est, son rôle n’en demeure pas moins qu’une simple présence, et justement pas un rôle.

Jean-Baptiste Doulcet

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Un prophète
Film français de Jacques Audiard
Genre : Drame, Policier
Durée : 2h35
Sortie : 26 Août 2009
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif,…

La bande-annonce :

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One thought on “Un prophète

  1. d’accord avec toi pour Tahar Rahim, il n’a rien de la « révélation » qu’on a pu lire ici et là.

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