Tsar

affiche_7.jpgFigure complexe dont chaque pas était l’emblème de la terreur, Ivan le Terrible fut au cinéma avant tout l’oeuvre d’Eisenstein. Pavel Lounguine, cinéaste russe contemporain, en tire, quant à  lui, un film en forme de réflexion sur le pouvoir et la manipulation des croyances. Dans une religiosité exacerbée et austère, Tsar défie les lois du biopic ou du grand spectacle en abordant son sujet sous l’angle d’une longue prière terrifiée.

La question fondamentale que pose Lounguine dans son film provient de la manière dont il met en scène l’ampleur à  la fois physique et psychologique du personnage. Comment saisir l’essence des situations, des actes, des pensées et comment traduire de la manière la plus objective qui soit l’ambigüité totale d’un homme plongé dans l’adoration de Dieu au point de ne plus se rendre compte qu’il en applique les lois inverses? Tsar, ne serait-ce que pour cette capacité à  cerner intelligemment l’être humain prisonnier de son Dieu, est une fine analyse humaine et historique. La précision des faits est une autre qualité qu’il faut reconnaître au réalisateur de Taxi blues. Cependant, malgré l’orfèvrerie mise en place, la fresque oublie d’en être une, aussi intimiste soit-elle. La dimension visuelle tant attendue est absente face aux merveilles stylistiques de l’époque et à  la folie d’Ivan le Terrible, platement représentée dans une séquence pesante où se mêle sur la voix du même acteur l’oppresseur et l’oppressé. Seule la musique au souffle surdimensionné entre en jeu comme véritable notion esthétique dans la représentation de la folie. Les vingt premières minutes du film sont pourtant d’une force implacable, alignant avec cruauté les indomptables excès d’Ivan le Terrible dans un avancement barbare qui n’en finit pas d’écraser sous ses pieds les victimes innocentes de son pouvoir suprême.

Est-ce alors une surcharge spéculative qui vient soudain pétrifier le film dans l’étirement et la passivité? Lorsqu’Ivan le Terrible (phénoménal Piotr Mamonov) sort du cadre, toute cette reproduction de l’Histoire devient fatiguée, empesée par le poids des lourds costumes et des pierres enneigées. Tsar, ainsi sorti de sa formule réflexive sur l’icône diabolique, ferme toute perspective afin de respecter les consignes d’un art russe à  l’effroyable austérité, engoncé dans un spiritualisme d’une froideur étonnante. Evidemment il faut reconnaître l’ambition démesurée du film dans sa propre discrétion, ainsi que le lourd héritage de la version d’Eisenstein, mais cela ne saurait pour autant nous faire avouer que la nouvelle production de Pavel Lounguine est d’un plaisir et d’une accessibilité évidente.  » Quiconque approche le Tsar se met à  brûler,  » sur ces paroles dantesques, le film applique à  l’image, symboliquement, la mort mise en oeuvre par le Tsar. L’apothéose par le feu (du serviteur, de l’église), vient prouver avec une forte autorité la vérité annoncée auparavant. C’est bien de ce feu que nous brûlons parfois aussi sur nos sièges, tiraillés entre la torpeur sorcière des flammes et le glacial souffle des redoutables blizzards russes.

Jean-Baptiste Doulcet

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Tsar
Film russe de Pavel Lounguine
Genre : Historique
Durée : 1h56
Sortie : 13 Janvier 2010
Avec Piotr Mamonov, Youri Kuznetzov, Oleg Yankovsky,…

La bande-annonce :

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