Les Crimes de Snowtown

Parce que ce sont deux films noirs australiens s’articulant autour de la figure d’un adolescent, il serait tentant d’agréger Animal Kingdom (sorti au printemps 2011) et Les Crimes de Snowtown. Tentant mais fallacieux. En effet, si le long-métrage de David Michôd se singularisait par la richesse de son scénario et le maintien d’un suspense rendu possible par l’ambivalence des personnages, il en va hélas tout autrement avec le premier opus de Justin Kurzel.

En choisissant de retracer les méfaits de John Bunting, le serial killer le plus connu d’Australie, le réalisateur circonscrit son sujet à  l’exposition froide et sans recul des agissements abjects du meurtrier. Assurément, Justin Kurzel ne fait pas dans la demi-mesure en empilant les scènes les plus glauques et les plus trash vues depuis longtemps. Perçue au travers du regard de Jamie, adolescent mutique et soumis, l’existence semble se résumer à  un voisin pédophile, un frère aîné qui abuse de lui, les relations d’une mère volage et inconsistante jusqu’à  l’arrivée dans leur quotidien du susnommé Bunting qui, sous des dehors de beau parleur et de pourfendeur des déviants de tout type, se révèle un tueur monstrueux. Dès lors, rien ne nous est épargné de la descente aux enfers de Jamie, dans un rapport excessivement malsain de fascination (l’image du père de substitution protecteur) et de répulsion (comme témoin puis participant aux crimes perpétrés). Au sein d’une communauté homophobe, et plus généralement hostile à  toute différence, s’investissant d’une sorte de pouvoir divin lui octroyant le droit de mort sur les déchets de la société comme il les qualifie lui-même, John Bunting agit en toute impunité dans un climat de passivité et de sidération que le film peine à  saisir et à  restituer – ce qui, pourtant, aurait certainement constitué un excellent développement.

En lieu et place, on assiste abasourdis et choqués à  une succession de meurtres sordides que le réalisateur ne se résout pas à  filmer hors-champ, retombant à  chaque fois dans le panneau de la frontalité complaisante et voyeuriste. Face à  la progression constante dans l’horreur et l’abjection nauséabondes, le spectateur espère une réaction de Jamie ou,  l’intervention d’un élément extérieur qui mette un coup d’arrêt à  cette débauche de violence. Le réalisateur ne s’intéresse pas à  la future enquête et opte de facto pour le filmage de l’activité du serial killer. Un choix qui pose, une fois encore, la question récurrente de la place du spectateur face à  un tel dispositif et de la manière avec laquelle filmer le mal puisque c’est bien cette volonté – comprendre le mal – qui est à  l’origine du projet de Justin Kurzel et de son scénariste Shaun Grant. à‚ cette question essentielle, le film n’apporte pas de véritable point de vue, enfermant les personnages dans une caractérisation sans nuance. S.’il peut être question effectivement de déterminisme social, soulignons que Animal Kingdom appréhendait la problématique avec davantage de subtilité.

Le problème justement avec le mal, c’est qu’il est inexplicable, sans quoi la conscience de ses origines impliquerait son éradication. Difficile dès lors d’échapper à  la mise en scène de ses manifestations (harcèlement, torture physique comme mentale, crimes, ») ou ses conséquences (la ruine psychologique d’une mère dans We Need To Talk About Kevin) mais, pour que cela marche, il faut avoir un sacré talent et proposer une vision qui parvienne à  se détacher de l’overdose d’images nauséeuses qui, malheureusement, peuvent très vite s’avérer sans limite. l’ennui avec Les Crimes de Snowtown, c’est qu’on est à  la fois au coeur de l’épouvante et en marge des enjeux réels qui poussent des individus cabossés par la vie à  accepter, sinon encourager, les pires exactions, comme si le réalisateur peut-être tétanisé par la monstruosité de son sujet échouait à  fouiller plus profond dans l’âme dévastée et pourrie de ses personnages. Autrement dit, un thème passionnant mal ou pas du tout traité.

Patrick Braganti

Les Crimes de Snowtown
Drame australien de Justin Kurzel
Sortie : 28 décembre 2011
Durée : 02h00
Avec Lucas Pittaway, Daniel Henshall, Louise Harris,…

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