La Belle endormie – Marco Bellocchio

La crise économique comme nouvelle source d’inspiration des cinéastes qui filent allègrement la métaphore, pourquoi pas, ? , Après la comédie débridée de l’espagnol Pedro Almodóvar, c’est au tour de l’italien Marco Bellocchio de voir dans la situation de son pays un état proche de la torpeur. Loin de l’avion transformé en boite à  partouze, le cadre est ici plus dramatique et plus ouvertement politique. Il s’agit ni plus ni moins des débats qui agitent et divisent la péninsule adriatique autour de la fin de vie et des possibilités d’interrompre les divers soins palliatifs qui maintiennent en coma végétatif des individus condamnés. Les passions se cristallisent autour du cas de Eluana Englaro, dont le père vient d’obtenir des instances judiciaires l’autorisation de mettre fin à  son existence artificielle prolongée depuis 17 ans.

Le nouveau film du réalisateur de La Nourrice, sans doute avec Nanni Moretti l’auteur le plus intéressant qui reste à  l’Italie, également en pleine débandade culturelle, s’inscrit à  la perfection dans la lignée entamée en 2003 avec le magnifique Buongiorno, notte et poursuivie en 2009 avec Vincere, soit le mélange de l’histoire officielle avec le destin individuel de personnages en prise plus ou moins directe avec celle-ci. Trois histoires indépendantes illustrent ainsi les déchirures du pays à  travers le drame privé de Eluana Englaro, : un sénateur, qui a aidé sa femme à  mourir, et sa fille engagée auprès du Mouvement pour la Vie, ; une actrice célèbre coupée du monde qui attend dans la dévotion et l’abnégation le réveil de sa fille, ; un médecin qui ramène à  la vie une jeune droguée suicidaire et essaie de lui en redonner le goût. Entre celles qui sont empêchées de vivre et celle à  qui le droit de mettre fin à  ses jours est refusé, (notons que seules les femmes sont ici †˜endormies’) l’écheveau est entremêlé de manière ténue et inextricable.

La Belle endormie se fait l’écho de cette complexité et de ces contradictions dans une narration qui flirte parfois avec l’alambiqué. Les positions des différents protagonistes n’apparaissent pas clairement et le contenu de la loi que le sénateur s’apprête à  ne pas voter reste tout aussi obscur. Pour apprécier le film à  la mise en scène particulièrement construite, il vaut donc mieux ne pas trop se polariser sur ses aspects purement factuels et politiques et davantage s’intéresser aux conséquences sur la marche claudicante d’une nation déchirée par un débat de société qui voit les actions violentes de militants catholiques faisant irruption dans un hôpital. Tandis qu’au dehors l’anarchie se développe et avec elle les oppositions frontales et physiques, à  l’intérieur, au sein des arcanes d’un pouvoir vieillissant et usé, c’est le royaume des manoeuvres et des calculs. Dans les eaux chaudes et fumantes des bains romains, les vieux sénateurs arc-boutés sur leurs privilèges apparaissent comme de lointains, mais directs, descendants de leurs homologues aux temps des empereurs.

Film plutôt froid, comme l’était déjà  Vincere, La Belle endormie ne se livre pas facilement. Sa dimension patchwork où se succèdent des scènes qui ne semblent reliées que par le gimmick du téléphone portable, lesquelles scènes finissent par manquer de liant, le rend encore moins aimable, à  quoi il faut hélas ajouter les jeux outranciers et agaçants de Toni Servillo (avec son éternel regard par en-dessous) et d’Isabelle Huppert (qui renoue avec ses pires tics d’interprétation). Le film est étrangement dépouillé d’émotion et d’incarnation, ce qui ne laisse pas d’interroger sur le point de vue du réalisateur du Metteur en scène de mariages. Autrement dit, on ne saisit pas complètement où il veut en venir, quelle est, in fine, son intention. Aussi beau soit-il, ce curieux objet, proche de l’abstraction, déconcerte plus qu’il ne touche, nous laissant trop souvent sur le bas côté du chemin.

Patrick Braganti

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La Belle endormie
Drame italien de Marco Bellocchio
Sortie : 10 avril 2013
Durée : 01h50

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