[Monnot-mania] Chokebore – A Taste for Bitters

a-taste-for-bitters-1Pourrais t’dire que j’décolle au matin blême après une nuit alcoolo-enfumée pleine de drogues et de filles, abandonnant Pepito-Lorenzo, mon avocat Bolivien, à  même la moquette de la chambre du grand hôtel ! Au volant du bolide me ramenant vers la lumière, la bouteille de Black-Black Label entre les cuisses, j’enquille la première et envoie du bois dans la sono du tonnerre : a taste for bitters, Chokebore. Je délire comme un illuminé sur mon dernier jeu de mot pourri mais génial : ŒDIPE ♡ BITTER. Faut qu’j’le dépose et trouve une usine en Chine pour l’imprimer sur des slips. M’en foutre plein les poches ! Initialement, je pense à  des T-shirts mais Pepito-Lorenzo, un éclair de folie dans les yeux, lâche entre deux gorgées de whisky :  » Des slips, plutôt des slips ! Arrrrrh » »

Pourrais faire ça, portrait de l’artiste double-sulfuré en Thompson halluciné, gratter ma part de légende, docteur Jeckyll et Mister Hyde… chanter mon attachement à  Stevenson.

Œdipe aime l’amer… t.’as saisi hein ? Quel con je fais ! Doit pas connaître Chokebore Œdipe, c’est pas son époque.

Ohhhh… moi aussi j’les rate, t’inquiète pas, et pourtant c’est la mienne. Comprends pas comment j’réussis cet exploit parce qu’à  la fac, j’suis au taquet ! Faire découvrir un groupe dément à  la bande de rockers, c’est mission sacrée. J’m’en veux putain, j’m’en veux ! Un des plus grands groupes inconnus d’tous les temps, essentiel, du grunge hawaîen pure race et tout en finesse, rien à  voir avec Magnum, sa Ferrari et les bikinis bien remplis. C’est sombre, anxieux, orageux… si tu tends l’oreille, tu perçois peut-être des ukulélés mais c’sont juste des gosses qui tapent le boeuf dans l’arrière-cour. Simplement magnifique ! l’autre fois, j’vais à  un d’leurs concerts. Vingt ans après, sont toujours aussi bons, nerveux, éthérés. Je passe un merveilleux moment à  balancer la tête d’avant en arrière comme si j’avais dix-huit piges… comme si j’avais de longs et luisants cheveux à  faire danser dans le soleil couchant du pacifique-sud.

En vrai, j’sors pas à  quatre grammes et demi d’un palace et Pepito-Lorenzo n’existe pas ailleurs que dans mes songes les plus fous. Suis dans l’break noir familial au lever du jour, dimanche, pour aller acheter un kilo de viande hachée et faire un chili con carne à  midi. J’ai bien dormi et suis frais comme un gardon. Mon aînée fête ses dix ans et j’ai plein de monde à  la maison. Le seul truc vérace du premier paragraphe c’est Taste for bitters dans l’autoradio.

Premier client d’la journée. Il est huit heures cinquante-neuf, le rideau rose comme un petit cochon vient à  peine de s’lever. M’sens conquérant, pionnier presque. L’apprenti n’est pas d’mon avis. Je lis dans son regard encore lourd de sommeil un t’as rien à  faire de mieux dans la vie que poireauter aux aurores devant des grilles fermées comme un polonais sous Jarewzelski ? Ni connu la guerre froide ni Yves Mourousi et les files interminables des reportages bidonnés ou non du journal ce p’tit con mais sa mine en dit long alors j’interprète. Du coup, m’sens coupable aussi. Vais pas lui raconter mon histoire de chili façon 37.2.

Ma dernière trouvaille d’écrivain maudit !

Mon père, fan de Djian devant l’éternel mais ça n’a rien à  voir, dit toujours :  » Ne te justifie pas, tu te couvres de pipi. « 

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Je laisse donc le jeune trancheur de steak à  son mépris. Un saut dans l’temps et j’revois la brochette de petits vieux dans les starting-blocks, un quart d’heure avant l’ouverture du supermarché où j’bosse étudiant, qui bondit sous les grilles à  moitié levées dès qu’le chariot peut passer. Pliés en deux, la tête dans le guidon, le premier qui touche le stand poisson, au bout de l’allée centrale, a le droit de flirter avec la gentille blonde de la caisse 23. M’font marrer. Comprends pas le fait qu’ils aient rien à  glander d’leurs journées et qu’ils soient quand même là  dès potron-minet. J’suis comme l’apprenti boucher à  l’époque. Ou presque.

Ça m’file un coup de moisi cette histoire.

J’en suis pas à  faire des courses de caddies ou pire de déambulateurs, j’en suis qu’au milieu du chemin de ma vie, à  l’entrée des enfers. N.’empêche que ça m’laisse un goût amer tiens ! Jaillir en-dessous de grilles dans leurs glissières comme autant de couperets de guillotines qui tombent shlackshlackshlack pour être sûr de rien louper. Louper qui, louper quoi, mo-mo-motus et Beccaro à  onze heures… c’est pour ça qu’ils font l’ouverture d’Auchan ? À moins qu’ce soit plus spirituel. Mystère.

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Je viens de voir la pub Nikkon à  la télé :  » La vie est trop belle pour en rater un seul instant !  » Achetez nos appareils-photo bande de cons ! Quelle merde. J’en ai un de Nikkon moi, j’suis pas au-dessus du lot. Suis à  Time Square, New-York, cet été et c’est la nuit. J’veux prendre une photo de toutes ces fichues lumières avant de faire ma crise d’épilepsie rapport aux milliards d’infos commerciales subliminales que j’prends dans les dents à  la seconde. La première, sans flash, est toute baveuse, la seconde, avec, fait scintiller les microparticules de pollution qui pour le coup masquent tout tellement y’en a. J’ai la vision précise de ce que je suis en train de respirer.  » La vie est trop belle pour en rater un seul instant  » pffff ! Au concert de Chokebore, des ados devant moi essayent de prendre des photos de Troy Von Balthazar et ses trois compères avec leur portable. Comme si la beauté et l’émotion véhiculées par une chanson allaient se transférer dans un petit fichier plein de uns et d’zéros.

La vie n’est pas numérisable, tiens le toi pour dit ! La photographie ne sert pas à  ça. M’sieur Nikkon, ton slogan, c’est d’la foutaise!

Remonte dans la voiture et repars chez moi avec ma viande hachée. Dehors il fait très froid, le soleil bas explose le givre des champs en guirlande de Noël et a taste for bitters magnifie le tout. Y’a pas à  prendre de photos ou bondir sous des rideaux de fer entrouverts !

Bon… résumons : Œdipe et moi loupons Chokebore il y a une vingtaine d’années mais depuis on s’rattrape ! L’apprenti boucher, lui, est complètement passé à  côté de Mourousi, Jarewzelski et la guerre froide, quant aux p’tits vieux… pas évident qu’ils rentrent à  temps pour glousser avec Beccaro. Libre à  chacun de rater c’qu’il veut !

Pepito-Lorenzo est toujours avachi sur la moquette du Hilton à  rêver de slips :

ŒDIPE ♡  BITTER !

Stéphane Monnot

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