L’Odeur des garçons affamés – Frederik Peeters et Loo Hui Phang

Dans ce western totalement atypique, Frederik Peeters et Loo Hui Phang repoussent les frontières du genre en y amenant une touche de fantastique avec en filigrane la question de l’identité sexuelle.

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Au lendemain de la guerre de Sécession, la Conquête de l’Ouest reprend de plus belle. Une mission d’exploration est menée sous la houlette de l’ingénieur Stingley, personnage arrogant et malsain pour qui un « monde parfait » se résumerait à l’exploitation des ressources et à la colonisation blanche, au mépris des populations indiennes locales. A ses côtés, Oscar Forrest, un dandy anglais au passé douteux chargé de photographier les lieux, et Milton, un jeune garçon de ferme recruté pour les basses tâches. Dans ces vastes territoires inconnus, d’une beauté irréelle et inquiétante, la réalité va très vite évoluer vers une dimension fantasmagorique.

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La simple mention de Frederik Peeters à la réalisation de cet album au titre étrange suffit à « affamer » les bédéphiles. Avec cet auteur suisse dont le talent et la créativité ne se sont jamais démentis au fil de sa biographie, nous avons une fois encore droit à une œuvre surprenante, et si le scénario n’est pas signé du créateur des Pilules bleues, on se doute que sa collaboration avec Loo Hui Phang  ne s’est pas faite par hasard, hormis le fait que tous deux se soient rencontrés par le biais des Éditions Atrabile où ils sont régulièrement publiés. La scénariste d’origine laotienne livre ici un récit d’une grande richesse où le réel dialogue en permanence avec l’invisible, un terrain où le dessinateur est toujours parfaitement à l’aise.

Comme son titre le suggère, L’Odeur des garçons affamés parle avant tout du désir, ce désir irrépressible qui submerge toutes les conventions d’une réalité rassurante lorsque celle-ci se dissout devant l’intrusion de l’inconnu ou de la mort ricanante. Un désir symbolisé par ces troupeaux de mustangs écumant les immenses plaines du Texas, des chevaux sauvages également porteurs de mort, détruisant tout sur leur passage. Mais la mort est partout dans ces paysages grandioses et désertiques. Mustangs, coyotes, et cet inquiétant chasseur de primes au visage cadavérique, toujours en embuscade, personnification d’une civilisation mortifère ne faisant que renforcer la tournure fantastique de l’histoire. Et puis il y a les dons, surnaturels ou trafiqués, de Milton et Forrest. Le jeune garçon communique par télépathie avec les chevaux, tandis que le photographe sait truquer des portraits en y insérant des ectoplasmes, une arnaque juteuse dont il abusait, lorsqu’il vivait à Londres, pour rassurer les clients naïfs affectés par la mort d’un proche. D’autres événements étranges s’accumulent, comme ces mystérieux signes tribaux sur les photos de Forrest – l’effet boomerang sans doute -, font vaciller les repères et installent le trouble dans un jeu silencieux où chacun s’observe, telle cette scène où Forrest est épié par le chasseur de primes, lui-même surveillé par le vieux chef comanche, lequel viendra un peu plus tard accoster en silence le dandy, posant sur lui un regard amusé mais empreint de bienveillance. Un personnage silencieux et récurrent, marquant de fait, apportant une envoûtante touche chamanique à l’histoire.

Dans ce contexte de menace plus ou moins prégnante, chacun va tenter de cohabiter avec l’autre. Le récit joue à fond avec les caractères antagonistes de l’ingénieur et du photographe : volonté de contrôle absolu versus quête d’absolu. Stingley, qui veut bâtir sa ville en plein territoire comanche, représente la waspitude mysogine la plus détestable, tandis que Forrest l’artiste raffiné et sensible tente d’exister sous l’autorité de l’ingénieur, qui profite de son statut de fugitif pour mieux le dominer, tout comme il exploite avec cruauté le jeune larbin à la silhouette gracile. Mais Forrest, qui a un goût pour les jeunes éphèbes « affamés », va vite s’enticher de Milton. Celui-ci va fournir au beau photographe l’occasion de découvrir des territoires qu’il avait toujours voulu ignorer en matière sexuelle, mais à ce stade, impossible d’en dire plus au risque de spoiler l’histoire.

Graphiquement, Frederik Peeters reste au meilleur de sa forme avec son trait précis et élégant soutenu par une mise en couleur équilibrée. De même l’auteur sait parfaitement régler ses cadrages pour souligner un regard ou une attitude. Il faut relever la trouvaille consistant à entamer chacun des trois chapitres par des images inversées, comme si l’on regardait à travers l’objectif de Forrest. Peut-être un gimmick destiné à rappeler au lecteur la nécessité de changer de perspective devant un paysage nouveau comme on le ferait devant une situation inédite. Quant aux dialogues de Loo Hui Phang, ils sont d’une bonne qualité littéraire, tout en subtilité. Très bien construit, le récit lui-même réserve quelques beaux moments d’émotion.

Après en avoir tant dit, c’est peu dire que ce one-shot s’impose comme un immense coup de cœur pour l’auteur de ces lignes. Un très léger bémol peut-être quant à la scène finale des deux amants nus à cheval s’éloignant vers l’horizon, mais qui pourra susciter des avis partagés. Un rien convenue, presque à l’eau de rose, ce que font oublier les deux beaux personnages, mais aussi d’une exquise poésie érotique. Allez, je l’avoue, il est probable que ce bémol soit motivé par un début de jalousie – ceux qui me connaissent comprendront que c’est de Milton, à moins que ça ne soit du cheval, dont je suis jaloux… mais gentiment jaloux bien entendu !

Laurent Proudhon

L’Odeur des garçons affamés
Scénario : Loo Hui Phang
Dessin : Frederik Peeters
Editeur : Casterman
112 pages – 18,95 €
Parution : 30 mars 2016
Edition collector (limitée à 2 200 ex.): 39 €

 

L’Odeur des garçons affamés – Frederik Peeters et Loo Hui Phang – Extrait :

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