Confessions de Philippe Katerine : humain après tout

Confessions, 10e album d’un Philippe Katerine toujours aussi créatif et décalé, est un disque à la fois impressionnant de liberté et épuisant d’audace… L’œuvre d’un artiste prenant à bras le corps son époque et ses contradictions.

© Erwan Fichou & Theo Mercier

Les Français réalisent-ils la chance qu’ils ont d’avoir Katerine ? Nombreux sont ceux qui ne voient en Philippe Katerine que le doux fantaisiste qui les a bien fait rire dans le Grand Bain. Ceux qui ont un peu de mémoire se souviennent sans doute du faux DJ qui n’arrêtait pas de couper le son sur Louxsor J’adoooooore. Il faut donc rappeler aux incrédules que Katerine a commencé au siècle dernier en enchantant un public encore très réduit à coup de chansons douces et un tant soit peu décalées, qui prenaient leur source autant dans la bossa nova que chez Michel Legrand : ils auront sans doute du mal à réconcilier cette légèreté et cette tendresse avec l’image du type – visionnaire pour le coup – qui flippait déjà en 2005 sur Marine Le Pen ! On leur racontera aussi le violent coup de volant qui envoya tout ça dans le décor, avec le redoutable double album Les Créatures / L’Homme à Trois Mains, qui sema le trouble : annonçant avec le film malaisant Peau de Cochon, ce disque chaleureux mais diabolique positionnait Katerine à mille lieux du reste de la scène française, en particulier du milieu prude de la chanson… à la fois bien au-delà et complètement ailleurs. Et le succès populaire disproportionné de Robots Après Tout changea la donne et entraînera, logiquement, cette incompréhension qui perdure encore aujourd’hui…

… Une incompréhension que ce brillant et étrange Confessions prend en compte assez frontalement, peut-être dans l’espoir de la résoudre. Ce qui relève bien sûr de la quadrature du cercle, puisque, même en réembauchant la winning team de Robots, Chilly Gonzales et Renaud Létang, il sera difficile de conjurer l’insuccès des albums récents en réalisant un melting pot aussi turbulent de tous les styles que Katerine ait jamais abordés. Le tout sans, à première vue, aucun titre potentiellement fédérateur…

Et pourtant, pourtant, avons-nous en France un seul artiste capable de publier un disque aussi décoiffant, aussi littéralement colossal que ce Confessions ? Ce n’est pas le name dropping de la liste interminable des invités prestigieux (de notre Depardieu national à Dominique A en passant par… Angèle !) qui y changera quelque chose : cet album long d’une heure – ce qui, selon les goûts semblera trop court ou interminable – exige de son auditeur une flexibilité, voire même parfois une tolérance qui contredit toutes les règles du commerce.

Car voici un maraboutd’ficelle enfilant comme des perles des genres musicaux généralement considérés comme incompatibles, en forme d’auto-portrait (chinois ?) fracturé d’un artiste qui met sur le même pied hip hop (le belliqueux et courageux 88%), romantisme (le très beau et très « classique » La Converse avec Vous), pignolade truffée d’insultes (le politique ET punk BB Panda, hilarant) et l’expérimental à la frontière du non-sensique (Point noir sur feuille blanche). Entre franchise désarmante et souci du texte qui fait mouche, voire touche au cœur (comme par exemple l’hommage rendu à un ami suicidé sur Raphael), Katerine reste obstinément fidèle à sa singularité : capable d’ignorer complètement les règles de la décence pour chanter sur sa bite comme de traiter de Macron de con parce qu’il ne s’y connait pas en champignons, d’asséner des vérités soigneusement tues sur Johnny Halliday tout en déclarant son amour à son fils, d’avouer sans honte son envie d’être aimé sans pour autant se satisfaire jamais de sa réputation mal acquise d’amuseur, de coller à l’actualité en réclamant d’être contrôlé par la police même s’il est blond, il veut être tout à la fois, et son contraire aussi.

Confessions est un disque parfaitement à l’image de son créateur, passionnant et irritant à la fois, adorable et pourtant épuisant. Mais c’est surtout un disque que personne d’autre que lui n’est actuellement capable de faire aujourd’hui en France. Ni ailleurs sans doute.

Eric Debarnot

Philippe Katerine – Confessions
Label : Cinq 7 / Wagram
Date de sortie : 13 novembre 2019

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