Ginger Wildheart : D’une pierre trois coups

Vous ne le connaissez pas ou vous l’avez oublié, mais il pense à vous. Beaucoup. Ginger Wildheart sort son troisième album de l’année. Non, ce n’est pas une blague. Profitons-en pour revenir sur sa carrière de forcené. Et oui. Vous ne pensiez tout de même pas vous en tirer comme ça ?

© Kevin Nixon

Au royaume des poncifs galvaudés du journalisme musical, l’attribut de « héros de l’ombre » n’est jamais loin du haut du podium. Pourtant, si un lance-roquette peut faire figure de recours extrême dans une querelle de bac à sable, il est bon de savoir le ressortir pour intimider l’adversité en cas de force majeure. Notre sujet du jour est Ginger Wildheart, et il se trouve que c’est non seulement un héros de l’ombre, mais l’un des moins colorés par le soleil de sa catégorie. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir fait du zèle. Le briton au poil roussi traîne ses bottes dans le circuit depuis 1987. Brièvement guitariste chez les Quireboys, il obtiendra ensuite plus de notoriété à la tête de sa propre bande, The Wildhearts. Un irrésistible quatuor heavy punk toujours vivant aujourd’hui, en dépit d’une activité fréquemment interrompue par des désaccords humains et des hiatus pour se consacrer à d’autres projets. Car des projets, Ginger en a une palanquée. Vous êtes prêts ?

Silver Ginger 5 avec Conny Bloom de Electric Boys.
Hey! Hello!, combo rock à ranger entre Motörhead et Abba, et ayant engendré deux albums fort enthousiasmants.
Super$hit 666 avec Nick Royale des Hellacopters et Dregen de Backyard Babies.
Clam Abuse, délire pop expérimental avec Alex Kane de Life Sex & Death.
Howling Willie Cunt, son alter-ego bluegrass vulgos pour un album incognito en 2006.
Mutation, entité métal bruitiste avec Mark E. Smith de The Fall et des membres de Napalm Death et des Sisters of Mercy.

Tout ça sans compter les copains ayant besoin d’un coup de main tatouée. Michael Monroe, le temps du très recommandable Sensory Overdrive, jouissive tranchasse de hard rock stoogien. Courtney Love en live et sur des singles restés dans les tiroirs (ou pas, nous y reviendrons). Devin Townsend, Jason & The Scorchers, Neil Leyton et Backyard Babies pour des co-écritures occasionnelles. Ou Brides of Destruction, qui cherchait désespérément un cap après avoir été largué dans le caniveau par Nikki Sixx. Bref, un CV collaboratif qui donnerait presque à Mike Patton l’envie de s’asseoir pour reprendre son souffle, mais ce n’est pas tout.

 

© Earshot Media

À coté de ça, le mec bosse en solo et sort quasiment un truc par an depuis 2004. Parfois plus. Sacré Ginger. Citons entre autres un triple album en 2012 intitulé 555% (trente chansons pour deux heures dix d’écoute) ou le projet G.A.S.S., dont la première version fut initiée en 2015. Le concept ? Vidage de tiroirs. Un EP par mois. Carrément. Le contenu ? Des inédits, majoritairement, mais aussi des versions alternatives de chansons plus anciennes et quelques démos pour compléter. Year of the Fan Club, compilation de douze titres rassemblant le meilleur de chaque mois, est d’ailleurs une bonne porte d’entrée dans l’univers barré du bonhomme. On y retrouve justement un très beau single enregistré avec Courtney Love. Outre son acharnement à faire chialer les stagiaires en charge des listings de Discogs, ce cher Ginger fait preuve d’un éclectisme absolu qui ajoute grandement à sa singularité. Ce fan des Beatles, de Slayer et des Bee Gees n’a encore pas rencontré de frontière stylistique qu’il n’ait piétinée avec zèle (à part peut-être celle qui le sépare encore du hip hop). Et pourtant, il y a bien un style Ginger. Celui de refrain tapageurs, comme si les Ramones se mettaient au prog, avec des accords nombreux, des changements de tempo probables et, en options, des chœurs pop, du crachat punk et des riffs metal. Ça paraît foutraque mais croyez-moi, ce savant fou a eu le temps de fignoler son dosage. La mélodie des Beach Boys, la disto de Ministry et le débit des Clash ? Pourquoi pas, mais ce n’est qu’un exemple viable parmi d’autres. Pour une visite guidée plus complète, nous recommandons :

A Break in the Weather, double album paru en 2005 pour rassembler une tripotée de singles qui se baladaient un peu partout dans la nature, comme un ancêtre sauvage de G.A.S.S.. Du rock punky entre Cheap Trick et les Ramones, quelques ballades, et surtout une bonne vision d’ensemble de la topographie créative du gars.
100%, version redux de 555%. Les chansons partent dans tous les sens, c’est la fête chez mémé. Ou Year Of The Fan Club, dans le même délire. Au choix.
Albion, pot-pourri explosif de 2014, ou le très bon Headzapoppin de 2019 dans un registre similaire.
The Pessimist’s Companion, de 2018, qui lorgne vers la country et la pop folky. Plus sobre, plus délicat, mais pas moins bon. Idéal si le metal vous rebute.

Sans plus attendre, passons en revue les trois offrandes concoctées pour 2022.

Le programme est simple : rock, pop, pop rock, rock, country et country rock. Un peu comme si les Stones avait décidé de graver tout un album avec le son de Dead Flowers. Les connaisseurs de la carrière de Ginger ne seront pas surpris par les chansons (il a déjà donné dans ce style par le passé), mais prétendre qu’elles sont mal foutues serait mentir honteusement. De plus, le mixage très aéré et l’écriture concise des compos (dix titres avec un seul dépassant les quatre minutes) font de ce projet une écoute parfaitement accessible aux novices. Gardez tout de même à l’esprit que cette débauche de mélodies ensoleillées et de guitares twangy n’est jamais qu’une facette parmi d’autres dans la carrière du bonhomme, ici secondé d’un backing band de potes avec qui il n’hésite pas à partager le micro. Les singles Lately Always et Footprints In The Sand sont de chouettes ritournelles qui n’auraient pas déplu à Tom Petty. La jolie ballade Breakout est une autre réussite qui lorgne vers The Band, et Code of the Road est tout aussi convaincante avec son swing façon Creedence. Deux reprises au menu, pour le meilleur (Six Years Gone de Georgia Satellites) et le moins sûr (Dirty Water de Status Quo, d’accord). Bref, sans être le projet le plus radical de Ginger, un sympathique effort de camaraderie énergique qui compense son manque d’originalité par une efficacité enthousiasmante. Le groupe a déjà annoncé avoir mis en boite le deuxième album pour une sortie à l’été 2023 et planche actuellement sur un troisième. Eh bé.

Ginger Wildheart & The Sinners – Ginger Wildheart & The Sinners
Label : Wicked Cool Records
Sortie : 7 octobre 2022

Plus qu’un live, Dÿnämizer est un double album. Le premier disque capte deux sets des Wildhearts, l’un à JB’s Dudley en 2003, concert de rodage avant une tournée avec Motörhead, l’autre en Californie l’année suivante. Le groupe est en grande forme, balançant une setlist de titres qui feraient pogoter un couvent. Le trio d’ouverture Nexus Icon/ Get your Groove On/ Let’s Go est délicieusement nerveux. Une tension présente sur la totalité de la performance du JB’s, déjà documentée en VHS à l’époque. Le son est ici très bellement remixé. Le problème ? Les concerts ne sont pas entiers. Le show de 2003 est amputé de nombreux titres, dont une version de Vanilla Radio qui avait pourtant tout défoncé, et celui de 2004 est réduit à cinq pistes. Le deuxième disque combine deux dates solos de Ginger. Le rendu est tout aussi dynamique (après tout, c’est quand même dans le titre), permettant notamment d’apprécier à quel point Cars & Vaginas, même braillée sans pitié ni saxophone (la version studio était chantée sur une double octave à la Marc Bolan), reste une putain de chanson. Là encore, les performances sont parcellaires et c’est bien dommage, surtout pour le concert de 2016 à Wolverhampton réduit à trois titres, dont une version ébouriffante de Another Spinning Fucking Rainbow. La setlist de la soirée contenait pourtant des dingueries rarement vues sur scène comme Down The Dip, Body Parts, Grow A Pair et Caledonia. On apprécie ce qui nous est offert, mais on ne saurait que trop encourager Round Records à éditer une version quatre disques couvrant la totalité des concerts. Il y a peu de chance que cela advienne, étant donné que cette sortie est déjà relativement confidentielle, mais l’imprévisibilité de la discographie de Ginger ouvre toujours des brèches propices aux espoirs les plus irrationnels.

Ginger Wildheart / The Wildhearts – Dÿnämizer
Label : Round Records
Sortie : 4 mars 2022

Dix-huit titres. Une heure cinq d’écoute. Accrochez vous, il y en a pour tous les goûts. Littéralement. De la pop carillonnante (No Way But Through), du thrash épileptique (Bloodlust), du disco indus bizarroïde (It’s Only Natural), du noise rock sans queue ni tête (Nelson), de la country chaloupée (Isn’t It Good Again), du punk mélodique (Signs), du punk pas mélodique (Darwin), des… trucs qui échappent à toute définition (comment décrire Patience And Gratitude ?), des reprises (I’m An Upstart de Angelic Upstarts et le Substitute des Who passé à la sulfateuse hard rock), des versions alternatives de chansons déjà connues (After All You Said About Cowboys), des cours de biologie sur le miracle des spermatozoïdes (You) et même de la synthpop (Passing Place). Tout ça sans compter ces grands barrages de refrains hymniques que Ginger débite toujours avec une facilité déconcertante (Ice, Lie, Vanity, Shine A Light). Love In The Time Of Cholera regroupe des inédits, des chutes de studio ainsi que plusieurs singles isolés (Record Store Day, bonus tracks, etc.) sous la forme d’un énième disque solo. Si l’homogénéité de l’ensemble n’est même pas une option (ha ha ha !), la générosité et l’éclectisme sont évidemment au rendez-vous, faisant de ce nouvel opus recomposé un bon contrepoint à l’album avec les Sinners. Ici, vous trouverez tout et son contraire, sans jamais pouvoir prévoir ce que la prochaine chanson vous réserve. La production varie parfois entre les titres, certains étaient plus rudimentaires que d’autres, mais ce joyeux bordel hétéroclite enfonce quand même les deux tiers de la concurrence à guitares. Ce qui n’est pas rien. L’album réjouira assurément les fidèles de l’anglais, mais on conseillera aux nouveaux venus d’aller s’abreuver du côté de Headzapoppin, Albion ou Year Of The Fanclub, qui demeurent plus digestes sur le moment et plus marquants sur la durée.

Ginger Wildheart – Love In The Time Of Cholera
Label : Round Records
Sortie : 23 juin 2022

Mathias François