[Live Report] Alain Johannes / Patrón / Tarah Who? à Petit Bain (Paris) : Le bon, la brute et le patron

Trois sets pour le prix d’un ? Qui serions-nous pour refuser, à plus forte raison quand Alain Johannes et Patrón sont cités dans l’equation ? Nouveau récit d’aventures sonores à Petit Bain, dont le manque de chlore intramuros est compensé par la qualité de sa programmation.

Petit Bain
Photo : Jérôme Simon

Nouveau live report, nouveau concours de circonstances. J’avais requis d’être parachuté dans les environs de Bouc-Etourneau pour couvrir l’édition clandestine d’un championnat de gobage de giroflan qui, selon mes informateurs les plus scrupuleux, devait s’y dérouler cette année. Suite à un détour pour cause de turbulences, mon largage sur le plancher bovin fut finalement opéré non loin de Bercy, face à l’endroit connu sous le nom de Petit Bain.

Mon pied touche terre et mes dents grincent alors que mes yeux m’informent que le lieu n’est toujours pas une piscine, malgré ce que son nom s’évertue à prétendre. Comble de l’absurde, la péniche voisine, baptisée Joséphine Baker, promet une boulangerie mais s’avère être… une piscine. Secouant la tête avec indignation devant tant d’information mensongère, j’esquisse un tour de talons qu’interrompt un vacarme émanant des entrailles de la fausse pataugeoire. Un coup d’œil à ma montre confirme que le championnat a commencé sans moi. À défaut de giroflan, il me faudra me satisfaire de ce que le destin a placé sur le chemin de mon intégrité, journalistique avant d’être bénévole. Laissant mon parachute biodégradable en cuir de linaigrette s’abîmer dans les vagues écumantes de la Seine, je m’introduis discrètement dans la péniche en dégondant les portes de l’entrée des livraisons. Ni vu, ni connu.

Dans le couloir, je remarque une cigar box posée contre un mur, comme un signe de la direction à suivre. Backstage, la bonne ambiance règne avec aplomb. À l’avant-veille de ses soixante-deux ans, Alain Johannes semble être un homme heureux, vêtu d’un très beau poncho qui lui donne l’air de sortir d’un très beau western. Lo, le patron de Patrón, s’avère aussi rayonnant que sa garde-robe est sombre. Tout le monde paraît passer une chouette journée, ce qui laisse logiquement présager une belle soirée. Certains jouent de la guitare dans les loges, d’autres félicitent les techniciens qui boivent de l’eau (« water… oh, you reasonable man! »). Les balances sont terminées depuis peu et l’excitation de la scène grimpe imperceptiblement. Lo passe une tête par la porte des loges. « Alain, ta cigar box trainait dans le couloir, je l’ai rangée pour toi, si jamais tu la cherches. ». L’intéressé s’esclaffe « ah oui, c’est vrai ! Je m’étais laissé dire que ça donnait un air très cool au couloir… ». Tarah Carpenter, chanteuse et réponse de Tarah Who?, s’exclame « five minutes! » sur le ton réjoui du carnassier ayant reniflé un peu de sang.

 

Tarah Who Petit Bain
Tarah Who? à Petit Bain – Photo : Jérôme Simon

Cinq minutes plus tard, donc, les hostilités sont lancées. Le son de Tarah Who? est celui d’un punk rock robuste assené sans gants ni pincettes, et dont les angles les plus aigus n’ont pas peur du hard rock. Le rendu scénique est dense, avec deux guitares, un clavier et une basse à cinq cordes tenue par Ash Orphan (chanteur du duo Jane Gray Black Orphan où Tarah Carpenter est batteuse), dont la chevelure et la barbe luxuriante se confondent au rythme des riffs. Les interactions avec le public sont particulièrement chaleureuses et permettent de sonder la démographie de la soirée. Le groupe a visiblement rameuté ses propres fans qui occupent les premiers rangs, et gagnera rapidement l’adhésion du reste de la salle. Il faut dire que les musiciens se donnent avec un très bel enthousiasme. La section rythmique est brutale, les guitares sont charnues, les chansons claquent sans détours et la voix au kérosène de Tarah se révèle d’une solidité impressionnante tout au long du set, alternant chant punk habité et hurlements cobainesques. Le groupe fait monter Laura Chevalier sur scène pour jouer des titres de leur album auquel elle avait contribué, et les quarante-cinq minutes totales s’écoulent sans temps mort d’aucune sorte. Nous garderons évidemment un œil sur la sortie du prochain album de la bande, produit par un certain monsieur Johannes.

 

Patron Petit Bain
Patron à Petit Bain – Photo : Jérôme Simon

Peut-on sereinement parler de Patrón sans mentionner Loading Data, excellente formation hexagonale dont les albums avait habilement digéré le desert rock des débuts de Queens of the Stone Age ? C’est difficile. Toutefois, Patrón est actuellement un animal à part entière, à mi-chemin entre projet solo du chanteur Lo et groupe collaboratif façon Desert Sessions. L’album, dernière production du mythique studio 11AD d’Alain Johannes, bénéficiait des contributions expertes de Joey Castillo (Danzig, QOTSA, The Bronx), Nick Oliveri (Mondo Generator, Kyuss, QOTSA) et Barrett Martin (Mad Season, Screaming Trees, Walking Papers). Du beau monde pour de la belle ouvrage, avec une production impeccable et des chansons enjôleuses comme le meilleur de Masters of Reality. On pourrait légitimement s’interroger sur la capacité d’une équipe réduite (deux guitares et une section rythmique) à récréer le son d’une production aussi sophistiquée. Et pourtant… L’heure de set sera irréprochable dans sa fidélité aux compositions, servies par des musiciens d’une précision diabolique. Guillaume Theoden est barbu comme Oliveri, mais son jeu de basse aux doigts se rapproche davantage de Geezer Butler, conférant à son phrasé une volubilité qui se prête naturellement à la scène. À la batterie, Simon Lemonnier est d’une puissance prodigieuse, que le cadre intimiste de Petit Bain rend instantanément palpable. Les chansons sont aussi rusées et prenantes que sur l’album. Who Do You Dance For? est une petite merveille de tube rock robotique, l’outro de Jump In The Fire est majestueuse, tandis que Hold Me Tight et Very Bad Boy font la part belle à la guitare d’Aurélien Barbolosi, dont les leads prennent une intensité décuplée par le live. Une heure passe, et on se dit qu’on en reprendrait bien une dose (au hasard, citons Seventeen et Around My Neck, deux très belles chansons non jouées ce soir). Belle leçon de talent.

 

Alan Johannes Petit Bain
Alan Johannes à Petit Bain – Photo : Jérôme Simon

Si Alain Johannes est de ceux que l’on ne présente plus, c’est en partie parce qu’il est difficile de savoir par où commencer. On pourrait citer la discographie exemplaire d’Eleven, groupe créé avec sa compagne Natasha Shneider, mais aussi ses collaborations avec Queens of the Stone Age, Them Crooked Vultures, PJ Harvey, Chris Cornell, Eagles of Death Metal, Spinnerette, Arctic Monkeys, Big Scenic Nowhere, Mondo Generator… Il fut également l’artisan de la plupart des albums solos du regretté Mark Lanegan, qui avait décrit son influence comme la raison l’ayant poussé à continuer sa carrière après les années 2000. Sur scène, l’homme est d’une bonne humeur proprement désarmante. Souriant, il prend place sur un tabouret qu’il ne quittera pas durant l’heure à suivre. La première partie du set, qu’il effectue seul en s’accompagnant acoustiquement, permet des échanges avec le public à qui il communique le contenu de ses verres (« by the way, this is vodka ». « this, I think, is Armagnac »).

Outre sa légendaire virtuosité de multi-instrumentiste, on est impressionnés par sa capacité à livrer des chansons d’une puissance émotionnelle folle, tout en émaillant son set de boutades malicieuses. Passant de la cigar box à la douze-cordes, Johannes fait vivre ses chansons au milieu du public, dans une dynamique similaire à celle de leur enregistrement, généralement conclu sur une très courte période. La pureté lyrique de ses trois opus solos est encore plus viscérale en live, dans un registre fondamentalement intemporel, rarement entendu hors de chez Nick Drake ou Neil Young. Il semble également avoir conservé toute la puissance de sa voix, dont le timbre cuivré rappelle son défunt ami et collaborateur Chris Cornell. Les hommages sont là, sans jamais paraître forcés. Alain demande au public de l’aider à reprendre The Disappearing One, qu’il avait composée pour Cornell, justement. You’re My Diamond, issu de l’ultime album d’Eleven, est l’occasion de se remémorer Natasha Shneider, dont l’immense talent complétait celui de son compagnon, en musique comme dans la vie. Arrivant à la moitié de son set, Alain convoque Patrón pour l’assister dans la partie électrique du menu. Branchant sa Jazzmaster, il fait montre d’une virtuosité ébouriffante, jamais contrainte, toujours parfaitement musicale, comme l’expression de ceux qui semblent respirer par leur art. On exulte de le voir riffer et chanter magistralement sur Reach Out, et on se dit que l’on a peut-être touché le point d’orgue de la soirée. Néanmoins, quand Lo rejoint le groupe pour chanter les parties de Mark Lanegan pour un doublon final composé de Hanging Tree (jouée dans sa version originale des Desert Sessions) et Making a Cross, on se rend compte qu’on avait parlé trop vite. Quelle superbe soirée !

Texte : Mattias Frances
Photos : Jérôme Simon

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