Nos 50 albums préférés des années 80 : 1. X – Los Angeles (1980)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, un album peu connu en France, mais très largement considéré comme l’un des sommets du punk US, le Los Angeles de X.

X 1980
Photo : D.R.

On est en 1980, à Los Angeles, cette ville qui a vendu, vend encore, et vendra sans doute toujours au monde son image de soleil perpétuel, de piscines bleues, de stars hollywoodiennes. Une ville qui a abandonné la tradition hippie de Laurel Canyon, et est passée sans honte au rock FM le mieux peigné, le plus séduisant pour la ménagère américaine de moins de 50 ans. Mais, au milieu de ce marasme culturel, il y a X : quatre jeunes mordus du punk rock britannique, mais surtout imprégnés depuis leur adolescence aussi bien de poésie beat que de vieux rock’n’roll. Ils recrutent Ray Manzarek (hein ?) à la production et aux claviers, et sortent Los Angeles, leur premier album. Avec la volonté de parler de la véritable ville, qu’ils aiment et détestent à la fois, et surtout de la vie quotidienne des Angelenos, de leurs amours, de leurs galères, de leurs souffrances quotidiennes : il s’agit d’envoyer au monde une carte postale brûlée de la cité des anges, où l’odeur de l’essence, de la sueur et de la paranoïa couvre le glamour artificiel. Avec sur la pochette, un grand « X » en flammes. Tout un programme.

X Los AngelesCe qui frappe d’emblée, c’est à quel point X n’a rien à voir avec l’idée – un peu scolaire, distordue aussi par tout ce qui s’est passé ensuite en Californie, le « surf punk » des punks à roulettes qui triomphera très vite ensuite – qu’on se fait du punk US. Bien sûr, les chansons sont courtes, rapides (très rapides), avec une section rythmique (la basse de John Doe et la batterie de DJ Bonebrake) qui pulse, inarrêtable, en ligne droite. Bie sûr, il s’agit de jouer vite et très fort. Mais il y a là, et c’est évident dès la première écoute, quelque chose d’autre. Il y a l’électricité du rock’n’roll classique – celui de Chuck Berry et Eddie Cochran – avec le guitariste virtuose prodige Billy Zoom, dont on racontait alors qu’il avait joué, alors qu’il n’avait que 15 ans, avec Gene Vincent.

X Los Angeles versoMais il y a surtout le duo vocal, qui restera la plus grande singularité du groupe, formé par John Doe et Exene Cervenka, qui étaient alors en couple. En 1980, la critique les présentaient comme les rejetons du couple Grace Slick / Marty Balin : en effet, le concept est le même chez X que sur certaines chansons du Jefferson Airplane : deux voix très différentes, qui se croisent, se heurtent et créent une tension dramatique plutôt qu’une harmonie lisse. Lui, baryton rugueux, elle, voix blanche, souvent nasillarde, parfois fausse. On a plus l’impression d’entendre un couple en train de se disputer devant un micro, et, franchement, c’est non seulement magique, mais ça permet d’atteindre des degrés de « vérité humaine », d’émotion, que peu de chanteurs de Rock ont su frôler. X, et particulièrement le X de Los Angeles est le groupe punk le plus profondément humain, le plus romanesque aussi de toute l’histoire du punk rock.

Los Angeles dure 27 minutes seulement, en 9 chansons, dont une seule est dispensable : la reprise du Soul Kitchen des Doors. Clin d’œil à leur producteur, il s’agit aussi, de manière significative, d’une relecture triviale de l’héritage musical de la ville : la même chanson, une nouvelle époque, adieu aux trips mystiques de Jim Morrison, juste la réalité brutale et sale d’une ville cauchemar !

X Los Angeles Face 1L’entrée en matière, Your Phone’s Off the Hook, But You’re Not, donne l’impression de sauter dans une voiture lancée à fond sur les freeways californiennes : on perçoit immédiatement le sentiment d’urgence qui meut le groupe. Le premier chef d’œuvre du disque vient ensuite : Johnny Hit and Run Pauline, l’un des morceaux les plus excitants mais aussi dérangeants de l’album. L’histoire des méfaits d’un prédateur sexuel, d’un serial rapist et killer : la frontière est mince entre la dénonciation de la violence masculine et l’inconfort. Los Angeles est tout sauf un disque « explicite » : où est le trouble, où commence et où s’arrête la morale ? Los Angeles raconte des choses éprouvantes, et n’offre aucun commentaire qui en facilite l’approche.

Nausea qui porte bien son titre, est l’un de mes titres préférés, et pas seulement parce que Manzarek se lâche comme jamais aux claviers : son tempo martelé, sa ligne de basse, le chant d’Exene qui déraille. On est là au cœur de ce que X sait faire de mieux : une forme de danse macabre, où la joie – parce qu’il y en a, dans cette énergie et cette mélodie accrocheuse – joue à la bête à deux dos avec le malaise. Sugarlight deviendra le modèle d’un morceau « standard » de X : une chanson de « rock’n’roll » speedé, mais où les crans d’arrêt sont sortis, avec des paroles qui parlent de toutes les choses honteuses qu’on cache encore en 1980 : dansez les kids, à en perdre la tête, profitez de votre shoot d’héroïne, la Mort est juste au coin de la rue.

X Los Angeles Face 2Et puis arrive la chanson-titre Los Angeles, qui pose le décor et dévoile le problème : on raconte qu’elle fut inspirée par une amie du couple John-Exene, Farrah Fawcett Minor, partie pour l’Angleterre afin de rejoindre Captain Sensible, le bassiste de The Damned. Et qui a quitté la cité des anges parce qu’elle n’en supportait plus sa diversité – raciale, sexuelle, religieuse. X a répété qu’il s’agissait évidemment d’un portrait à charge, d’une représentation de l’intolérance, pas d’une adhésion. Sous le soleil californien, le racisme, la violence et la bêtise circulent à ciel ouvert. En 2025, c’est une évidence, mais en 1980, on ne voulait pas encore y croire.

Sex and Dying in High Society démonte les fantasmes autour des gens riches et des célébrités, qui, déjà à l’époque, fleurissaient. The Unheard Music parle de punk rock, de musique, de radios, de mainstream… et du fait pour un groupe punk d’être totalement exclu par la machine, de vivre dans la marge, avec le sentiment de crier dans le vide, au milieu d’un paysage médiatique saturé de mauvaise musique mensongère et lénifiante. Pourtant, cette scène punk là, et X ne le savait pas à l’époque, allait bientôt conquérir la Californie et le monde.

La belle conclusion de The World’s a Mess, It’s in My Kiss est la chanson la plus lumineuse, finalement, la plus revigorante d’un album très noir : en mélangeant le constat politique et le description de leurs sentiments amoureux, John et Exene font œuvre de salut public dans le monde punk. Trouvez l’âme sœur pour affronter le chaos du monde ! Romantique ? Oui, mais où est la mal là-dedans ? Et Ray nous offre un long solo d’orgue comme à l’époque de Light My Fire.

X Los Angeles inner sleeveAvec le temps, Los Angeles a été canonisé : il apparaît dans nombre de listes des meilleurs albums des années 80, il est au palmarès des « grands disques punk », etc. On se souvient pourtant que l’acquérir en France, en 1980, relevait de l’exploit. Il s’agissait de dégoter l’un des rares pressages italiens disponibles dans l’hexagone. Et donc, quand on rencontrait à cette époque quelqu’un qui connaissait X, c’était forcément un ami, un frère…

L’objectivité nous oblige à reconnaître que Wild Gift, le second disque de X, est nettement supérieur à Los Angeles : c’est un chef d’œuvre qui contient toute une collection de chansons punks parfaites. Pourtant, dans nos cœurs, Los Angeles, le disque du premier coup de foudre, reste irremplaçable. Au point qu’il m’arrive, quand je rencontre de jeunes gens qui découvrent la musique, de leur souhaiter de rencontrer leur Los Angeles à eux : un album qui définira de manière indélébile leur univers musical.

Eric Debarnot

X – Los Angeles
Label : Slash
Date de parution : 26 avril 1980

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