Marwan Mohammed revient sur son parcours dans ce récit, en analysant avec son point de vue de chercheur les tournants ou les relations qu’il a tissées au fil du temps. Il donne à voir avec nuance les leviers qui lui ont permis de devenir sociologue et les moments dans sa vie qui ont permis qu’il en arrive là, à commencer par le rôle essentiel de son entourage.

Marwan Mohammed revient donc sur son parcours dans C’était pas gagné. Rien ne le prédestinait à devenir sociologue et à cette remontada. Pourtant aujourd’hui, il est chercheur au CNRS et intervient régulièrement sur les thématiques qu’il travaille depuis plusieurs années maintenant. De la formation des bandes aux rivalités de quartier en passant par l’islamophobie, il revient sur les origines de son travail. Comment il en est arrivé à questionner ces sujets et surtout dans quelles articulations ces sujets sont liés à son parcours personnel.
C’était pas gagné c’est à la fois la trajectoire personnelle de l’auteur et surtout son inscription dans différents systèmes. Dans un réseau de solidarités tout d’abord, là où le collectif et les liens sociaux ont joué un rôle prépondérant à plus d’une reprise. L’auteur inscrit aussi son parcours dans un système scolaire lorsqu’il est plus jeune et qu’il rencontre de nombreuses difficultés, puis plus tard dans le système universitaire où il décrypte comment il parvient à y accéder, et comment il est reçu dans ce nouvel écosystème.
C’est riche de bout en bout, car la réflexion se déploie à travers des allers et retours réguliers avec sa trajectoire personnelle d’un côté et des observations sur le fonctionnement des institutions et des personnes qu’il côtoie de l’autre. On retrouve la plume accessible et claire des livres précédents, notamment le dernier en date Y a embrouille : sociologie des rivalités de quartiers dans lequel il ne prenait déjà aucune position surplombante. On sentait l’importance de rendre lisible la complexité des parcours de vie de jeunes, puis d’éclairer ce parcours au prisme de la sociologie. Le propre parcours de l’auteur est un bon exemple et illustre bien cette complexité. Il s’attèle à la restituer dans C’était pas gagné avec son regard de sociologue et quelques comparaisons footballistiques bien senties. On apprécie les images et les clins d’oeil au monde du foot, un sport qui a toute sa place et va avoir toute son importance.
Dans ce récit les questionnements se croisent, que cela soit sur l’échec scolaire, sur le système éducatif ou sur le racisme structurel de la société française. Ajoutez à ces questionnements le regard lucide de l’auteur sur ce qu’il peut vivre, notamment lorsqu’il explique très bien pour quelles raisons il mobilise la sociologique critique : « La sociologie critique, grâce à laquelle il est possible de comprendre les bases du jeu social comme on apprendrait celles de la tactique du futsal permet de naviguer intelligemment sur un terrain avec l’appui des autres. Ce n’est pas un hasard si les sciences humaines et sociales sont attaquées dans les régimes autoritaires. Ces disciplines devraient être obligatoires dès l’école primaire. »
L’alternance entre les apports théoriques et les expériences personnelles permettent de faire émerger une grille de lecture complexe des situations qu’il traverse, que ce soit dans le monde universitaire ou dans le monde associatif. Marwan Mohammed déconstruit à plusieurs reprises des idées reçues, comme le fameux « Quand on veut, on peut » pour lui préférer la tournure de l’historienne Chantal Jacquet « Quand on peut, on veut ». Une tournure qui prend tout son sens pour lui. Le discours individualiste ou méritocratique ne cultive pas l’importance du collectif dans une trajectoire de vie. Et le fait de dire que les autres ont un rôle important dans la réussite d’un parcours n’enlève en rien l’effort personnel que l’on peut fournir. Pour autant, cela ne fait pas reposer les réussites sur cet unique « mérite ». Dans le cheminement de l’auteur, les échanges, les rencontres et les proches sont au centre de cette remontada.
C’était pas gagné est un texte accessible et riche pour comprendre les logiques de domination et les enjeux derrière les rapports sociaux, au prisme d’un parcours de vie. Et comme le dit bien l’auteur : « On s’émancipe plus facilement de ce que l’on comprend ».
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Sébastien PALEY
